Algérie: la sortie ratée du président Abdelaziz Bouteflika

« Je m’adresse aux jeunes qui doivent prendre le témoin, car ma génération a fait son temps. Après avoir libéré le pays et participé par la suite à son édification, l’heure de la retraite a sonné pour les anciens ne pouvant plus gérer les affaires du pays. On vous transmet le témoin. Il faut prendre soin de ce bien construit sur des bases solides. Il ne faut pas le trahir. Les gens qui ont libéré le pays vous disent que nous n’avons plus les forces pour continuer. Le pays est entre vos mains, prenez-en soin. »

Depuis Alger, où il poursuit des recherches en science politique après avoir fait un doctorat à l’Université d’Ottawa, Djamel Chikh se souvient du discours d’Abdelaziz Bouteflika prononcé le 8 mai 2012 à Sétif, lors du 67e anniversaire des massacres qui y ont eu lieu dans cette ville de l’est de l’Algérie en 1945. Alors que la foule l’invitait à se présenter pour un 4e mandat, le président, figure de l’indépendance, homme politique qui a tourné la page sur la décennie noire et la guerre civile algérienne à la fin du siècle dernier, avait eu, la mine fatiguée, cette réplique que les grands laissent parfois tomber avant la tombée d’un rideau : « longue vie à celui qui connaît ses limites ».

« S’il avait tenu les promesses de ce discours, ce moment serait devenu historique, résume l’universitaire dans une entrevue par courriel accordée au Devoir cette semaine. C’était un discours d’adieu, presque attendrissant. C’était aussi sa dernière chance de sortir avec les honneurs. » Et malheureusement, ce rendez-vous avec l’histoire, Bouteflika l’a bel et bien manqué.

Mardi soir, le président a plutôt choisi d’abdiquer et de quitter le pouvoir dans la disgrâce, sous les cris d’une jeunesse souriante qui, depuis le 22 février dans les rues du pays, l’invite à « dégager ». Le chef de l’État voulait se présenter pour un cinquième mandat. Cet appel à la continuité a conduit ce président fantomatique, usé autant par le pouvoir que par une attaque cérébrale en 2013, qui l’a cloué dans un fauteuil roulant et l’a condamné au silence, au point de rupture.

Il faut dire que, depuis des années, sa parole était portée par des communiqués officiels. Sa présence se résumait à sa photo officielle, que l’on mettait parfois sur une chaise, lors d’événements d’envergure, pour rappeler qu’il était toujours là, ses ambitions présidentielles n’en devenant que plus suspectes.

Défait par les militaires

Désavoué par le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, qui la semaine dernière a réclamé que l’on déclare le président inapte à exercer le pouvoir, M. Bouteflika avait alors annoncé lundi, sous la pression populaire, son intention de quitter son poste avant la fin de son mandat, prévue le 28 avril prochain, avant de précipiter dans les heures suivantes ce départ que des milliers d’Algériens espéraient depuis des années.

« En Algérie, les présidents sont faits et défaits par les militaires », résume à l’autre bout du fil une diplomate canadienne en poste en Algérie durant les années de règne de cette figure marquante du paysage politique algérien. Ami de Houari Boumédiène, membre du clan d’Oujda, Bouteflika s’est illustré en effet par son sourire, sa moustache, son charisme, ses aventures avec des grandes actrices internationales et son talent pour mettre en dialogue le Nord avec le Sud. Il a été l’artisan de la paix sociale, avant que son absence et son aphasie des dernières années ne finissent par devenir encombrantes. « Ce sont eux qui l’ont mis en place en 1999, pour sortir de la décennie noire. De la même façon, ce sont eux qui viennent de lui indiquer la voie de sortie. S’il avait décidé lui-même du moment, il aurait laissé alors l’image d’un très grand président pour lequel les Algériens ont eu beaucoup d’affection. À la place, il a opté pour un cinquième mandat, ce qui s’est révélé être une aberration sans nom. »

Se lancer dans un après sans avoir réussi à détrôner les détenteurs du pouvoir, c’est comme s’assurer que rien ne soit fait

 

Un proverbe arabe dit : « S’il était parti plus tôt, on lui aurait érigé une stèle », précise M. Chikh pour rappeler que les ventres trop gourmands finissent souvent dans l’humiliation de leur gourmandise. « Le départ de Bouteflika, c’est une victoire symbolique, poursuit-il. Ce n’est pas une fin en soi, mais un commencement, avec le risque de voir son clan se recycler. La rue est consciente que son départ ne change rien, puisqu’on se doute que, depuis 2013, ce n’est plus lui qui gouverne. À l’heure actuelle, il inspire la pitié, mais son clan doit également inspirer la méfiance. »

« Il ne faut pas tomber dans l’euphorie, mais accueillir cette révolte et ce départ avec espoir », estime pour sa part l’écrivain et dramaturge québécois d’origine algérienne Karim Akouche. Le Devoir l’a joint à Paris cette semaine, où il est actuellement en résidence d’écriture. « Bouteflika a fait de l’Algérie un non-État. Le pays est ruiné. Il n’y a pas d’économie, pas d’État, pas d’école, pas de démocratie. Tout est à inventer. Tout est à construire. »

Une démocratie à bâtir

Dans l’immédiat, c’est entre les mains du président du Conseil de la nation — le Sénat algérien —, Abdelkader Bensalah, 77 ans, que le pouvoir exécutif a été placé, pour une période transitoire de 90 jours qui doit permettre la tenue d’ici là d’une élection présidentielle. Un scrutin à la finalité forcément incertaine. « C’est maintenant que les questions difficiles commencent », dit la diplomate canadienne qui a rencontré M. Bouteflika et qui reste marquée par la grandeur de ce petit homme, de trois centimètres plus grand que Napoléon : « On savait qu’on était en présence d’un monument. » Elle ajoute : « L’Algérie fait face à un enjeu important, celui de tenir des élections libres, ce qui n’a jamais eu lieu », et ce, dans un climat politique et social où les oppositions n’ont guère eu les lieux et le climat nécessaires dans les 20 dernières années pour se structurer. « Il n’y a pas de culture démocratique et pas de culture de parti », ajoute-t-elle. « Beaucoup d’Algériens comprennent que c’est maintenant que ça devient difficile. »

Karim Akouche fait partie de ces esprits lucides, mais il croit aussi que c’est le dialogue national qui, désormais, va réussir à faire sortir le pays de l’impasse et des ornières de son passé. « Il faut provoquer le débat, partout et avec tout le monde, dit-il. La démocratie algérienne a de nombreux freins, et il faut oser en parler. La parole des anciens, même s’ils n’ont pas toujours raison, est considérée comme plus valable que celle des jeunes. Le code de la famille opprime toujours les femmes. Bouteflika n’a pas osé l’abolir. Or, il faut libérer la femme, parce qu’il n’est pas possible de construire un pays avec la moitié de son peuple. Il faut remplacer les réflexes par la réflexion et proposer des idées plutôt que d’imposer des croyances. »

Mardi soir à Alger, lors de la sixième marche des étudiants, l’un d’eux a dit à Djamel Chikh : « Se lancer dans un après sans avoir réussi à détrôner les détenteurs du pouvoir, c’est comme s’assurer que rien ne soit fait », relate-t-il. « On dit que la crise est constitutionnelle, mais elle est avant tout politique. Il faut refuser que la transition soit dirigée par l’équipe laissée par Bouteflika », ajoute l’universitaire en parlant lui aussi de l’importance d’un débat démocratique. Un message encore une fois porté par la rue vendredi, lors de la septième semaine de cette résistance populaire pacifique qui sait que le renouveau est désormais une certitude, mais doit rester alerte quant à l’incertitude de la forme qu’il pourrait prendre.

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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