Appel à une refonte du bulletin scolaire

Pour mettre fin au « bourrage de crâne » et à la « logique de concurrence » entre élèves, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) recommande d’éliminer le bulletin chiffré actuel, qui classe chaque élève par rapport à la moyenne du groupe, au primaire et possiblement au premier cycle du secondaire.

Le Conseil propose une vaste réflexion de société pour mettre fin à la « course aux notes » qui décourage les plus faibles, crée de l’anxiété et empêche les élèves sous la moyenne d’accéder aux programmes contingentés au cégep et à l’université. Le bulletin resterait en place, mais il n’y aurait plus nécessairement de notes chiffrées. Il pourrait prendre la forme de chiffres, de cotes (A, B, C, D, E), de tableaux ou même de graphiques.

La recommandation majeure, c’est de ne plus faire de moyenne de groupe, parce que ça n’apprend strictement rien à l’élève

« L’évaluation par l’observation, préconisée au préscolaire, devrait se poursuivre au primaire (voire au premier cycle du secondaire), où l’on devrait abandonner le bulletin chiffré actuel », indique le rapport Évaluer pour que ça compte vraiment, déposé mercredi à l’Assemblée nationale.

Estime de soi

« Si on conserve les notes, elles ne seront plus fondées sur un cumul de points. Si on adopte des cotes ou des symboles, ils ne devraient pas induire automatiquement une hiérarchie. La progression des apprentissages pourrait aussi être traduite par des représentations graphiques. […] Il faut envisager sérieusement la possibilité de communiquer les résultats de façon dichotomique (la réussite ou l’échec, comme à la formation professionnelle, à la formation générale des adultes et dans la plupart des programmes de médecine), quitte à commencer par certaines matières ou disciplines. »

Il faut revenir aux valeurs de base de l’évaluation des apprentissages, estime Maryse Lassonde, présidente du Conseil supérieur de l’éducation : permettre à chaque élève d’atteindre son potentiel et certifier qu’il a les acquis pour passer au niveau suivant.

« La recommandation majeure, c’est de ne plus faire de moyenne de groupe, parce que ça n’apprend strictement rien à l’élève, dit-elle au Devoir. On vise le retour au plaisir d’apprendre, on veut que l’enfant puisse développer son estime de soi. J’ai une formation en neuropsychologie. Ça m’inquiète beaucoup, le taux d’anxiété, du primaire jusqu’à l’université. »

L’école ne devrait-elle pas préparer les élèves à la vraie vie ? La concurrence est rude dans les études supérieures et sur le marché du travail. Est-ce une forme de nivellement par le bas que de placer les enfants dans un monde scolaire sans concurrence ?

« On ne suggère pas du tout un nivellement par le bas, fait valoir Maryse Lassonde. On propose que l’élève se compare à lui-même, par rapport à ce qu’il doit atteindre. Ça fonctionne de cette façon dans les cours de natation : les enfants changent de niveau quand ils atteignent les acquis prévus au programme, même s’ils nagent moins vite que l’enfant dans le couloir d’à côté. »

L’idée de classer les élèves remonte au XVIe siècle, rappelle le rapport du Conseil. « Les notes ont alors été adoptées dans les collèges jésuites pour remplacer les châtiments corporels en suscitant l’émulation. Le classement qui résultait du cumul de points et de la notation permettait de récompenser les plus méritants et de dégager les élites, car l’éducation et les avantages (privilèges) qui en découlaient n’étaient plus réservés à l’aristocratie. […] Récompenser ou punir — trier et contrôler —, tel était donc au départ l’objectif du système de notation. Qu’en est-il aujourd’hui ? La question se pose, puisque l’attribution de notes qui classent les personnes est encore un élément central des dispositifs d’évaluation. »

Examens stressants

L’Ontario, considéré comme un modèle d’inclusion et de réussite des élèves, a éliminé les moyennes de groupe en 2010, rappelle la présidente du CSE. Singapour abandonne aussi les comparaisons des élèves les uns par rapport aux autres.

Dans la même veine, le Conseil recommande de ne plus inclure les notes aux examens du ministère de l’Éducation dans le bulletin final des élèves, tant au primaire qu’au secondaire. « Une épreuve ministérielle, c’est un stress énorme » sans avantages marqués pour la réussite des élèves, estime Maryse Lassonde.

On vise le retour au plaisir d’apprendre, on veut que l’enfant puisse développer son estime de soi

« Dans l’état actuel des choses, le Conseil constate que les examens officiels [du ministère] servent très mal les finalités de l’évaluation des apprentissages, note le rapport : d’une part, leurs résultats [qui arrivent en pleines vacances d’été] ne sont pas réinvestis pour améliorer les apprentissages ; d’autre part, ils occasionnent plusieurs dérives. On leur sacrifie notamment du temps d’apprentissage, d’abord pour y préparer les élèves et ensuite pour la correction. »

Les notes au bulletin devraient prendre moins de place dans la sélection des élèves des programmes collégiaux et universitaires dont le nombre de places est limité, estime le Conseil. Il faudrait notamment repenser la fameuse cote R, qui fait foi de l’acceptation ou du refus des étudiants à l’université.

« L’évaluation des apprentissages, telle qu’elle se concrétise actuellement dans les bulletins et les relevés de notes, contribue à une logique de concurrence qui fait obstacle à l’équité (CSE, 2016). Elle est fortement déterminée par des contingences liées à des besoins de sélection, alors que celle-ci n’est pas une finalité de l’évaluation et devrait avoir un caractère exceptionnel », indique le rapport.

« Pratiquée de cette fac?on, l’évaluation des apprentissages s’apparente à un sprint en ligne droite, à remporter par les plus rapides, ce qui ne favorise pas la persévérance aux études et la diplomation chez ceux qui considèrent qu’ils n’ont aucune chance de gagner cette course. »

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