Blanchiment d’argent: un réseau sophistiqué démantelé à Toronto

Les individus arrêtés hier dans le démantèlement d’un important réseau de blanchiment d’argent sale établi à Toronto utilisaient plusieurs stratagèmes, dont certains d’une sophistication rarement vue.

C’est visiblement en raison de cette sophistication que les responsables de l’enquête Collecteur de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont convoqué les journalistes ce matin au quartier général de la Division C, boulevard Dorchester, pour vulgariser les stratagèmes.

Selon nos informations, les suspects offraient des services de blanchiment « clés en main » aux trafiquants de drogue indépendants ou liés à des organisations criminelles, ou encore à d’autres malfaiteurs qui auraient eu besoin de laver de l’argent sale.

Des dizaines de millions

Il n’y avait aucun lien direct entre eux et les trafiquants. Ces derniers étaient des clients du réseau. Les présumés recycleurs avaient plusieurs téléphones chacun et effectuaient uniquement des communications encryptées.

L’un de ces stratagèmes était l’utilisation de bureaux de change dans la région de Toronto où étaient acheminées des piles de billets arrivant notamment du Québec, en véhicules.

Un autre serait un système de transferts d’argent dans une espèce de système bancaire parallèle et illégal, dans lequel les sommes faisaient du surplace et auraient transité dans des comptes dans d’autres pays, dont l’Iran, le Liban et les Émirats arabes unis, selon nos informations.

Un enquêteur de la GRC, le sergent François-Olivier Myette, expliquera ce matin les stratagèmes par lesquels des dizaines de millions de dollars auraient été blanchis depuis le début de l’enquête Collecteur, au milieu de 2016.

Se virer sur un 10 sous

En cours d’enquête, entre mai 2016 et août 2018, les policiers ont effectué plusieurs perquisitions et saisi d’importantes quantités de cannabis, de cocaïne, de haschich et de méthamphétamine, en plus de mettre la main sur plus de 1,7 million en argent canadien et devises diverses.

Ils ont aussi confisqué des téléphones cellulaires, dont ceux de Charles Dubé, 27 ans, de Pointe-Claire, en mai 2017. M. Dubé s’est adressé aux tribunaux pour récupérer ses téléphones, ce à quoi s’est opposée la poursuite durant un an et neuf mois.

M. Dubé a finalement été arrêté le 30 janvier dernier et accusé de trafic de cocaïne, de possession de cocaïne en vue d’en faire le trafic, de trafic d’argent et de recyclage des produits de la criminalité.

Il a été libéré le 4 février en attendant la suite des procédures, moyennant un dépôt de 3000 $ et après s’être engagé à ne pas posséder de sommes supérieures à 500 $, à ne pas communiquer avec des gens impliqués dans le trafic de stupéfiants et à ne pas posséder plus d’un téléphone cellulaire.

Opération devancée ?

L’arrestation et la comparution de l’accusé pourraient avoir précipité l’opération d’hier.

« L’infraction qui est devant vous [le juge] remonte à un an et neuf mois. La raison pour laquelle on n’a pas procédé à l’arrestation de monsieur, c’est qu’il y a une enquête en cours au niveau de l’écoute électronique pancanadienne pratiquement. Il devrait y avoir plusieurs accusés qui seront arrêtés sous peu, donc la divulgation de la preuve présentement est incomplète, pour protéger j’imagine certaines sources qui sont dans l’enquête présentement », a expliqué l’avocat de M. Dubé, Me Stéphan Beaudin, le 4 février.

Durant les procédures, une enquêtrice de la GRC a déposé des déclarations sous serment indiquant que 550 surveillances avaient été effectuées et 18 000 communications interceptées en date du 28 mai 2018. Au 24 septembre dernier, 305 autorisations judiciaires avaient été signées par des juges, et la policière indiquait que le rapport principal aux procureurs compterait 800 pages.

Rapatriés en avion

Plus de 300 policiers de l’Unité mixte des produits de la criminalité de la Division C de la GRC (Québec), de la GRC en Ontario, de Laval, de Montréal et de Toronto ont pris part à l’opération hier.

Au moins une douzaine de perquisitions ont été effectuées et 19 individus étaient visés, 12 dans la région de Montréal et 7 dans la région de Toronto. Au moment d’écrire ces lignes, trois suspects étaient toujours recherchés.

Selon nos informations, l’un des accusés serait relié à un ancien membre des Hells Angels. Un autre accusé, Mario Maratta, 64 ans, a déjà été condamné à quatre ans de pénitencier en octobre 2003 dans une affaire de complot pour trafic de cocaïne. En 2009, il avait été observé dans une enquête de la Sûreté du Québec baptisée Matamore qui visait des importateurs de cocaïne. Selon des documents judiciaires, Maratta était soupçonné d’être un distributeur de cocaïne qui s’approvisionnait auprès d’un certain Salvatore D’Urso et qui aurait versé des redevances à un membre des Hells Angels de Sherbrooke à cette époque. D’Urso a été arrêté et accusé dans Matamore, mais pas Maratta. Ce dernier est grossiste en automobiles et possède au moins une entreprise.

Certains des suspects arrêtés à Toronto ont été transportés à Montréal à bord d’un avion appartenant à la GRC. Ils ont été amenés au quartier général de la police de Laval pour interrogatoire. Ils seront notamment accusés de complot, trafic d’argent et recyclage des produits de la criminalité.

L’Agence du revenu du Canada est également impliquée dans le dossier et il est question de bloquer des immeubles d’une valeur totale de plus de 15 millions appartenant aux suspects.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

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La liste des accusés

Éric Bradette, Sorin Ehrlich, Tania Gramian-Nik, Nader Gramian-Nik (chef présumé du réseau à Toronto), Kamel Ghaddar, Thomas Hsueh, Mohamad Jaber, Francisco Javier Jimenez-Guerrero, Shabnam Mansouri, Mario Maratta, Gary Maybee, Alexei Parasenco, Frederick Rayman, Sahar Shojaei, Mohammadreza Skeikhhassani, Victor Vargotskii et Sergio Violetta-Galvez

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D’autres importantes enquêtes de la GRC en matière de produits de la criminalité

Projet Compote: Durant cette enquête menée au début des années 90, la GRC a créé de toutes pièces un faux bureau de change au centre-ville de Montréal par lequel des trafiquants de drogue ont fait transiter 165 millions d’argent sale. Les employés étaient tous des policiers formés par la Banque du Canada. Quarante-six personnes, dont plusieurs liées à la mafia montréalaise, ont été arrêtées et accusées en 1994.

Projet Colisée: À l’origine, la plus grande enquête antimafia de l’histoire du Canada était principalement orientée vers le recyclage des produits de la criminalité, et c’était par sa fortune que la GRC voulait abattre le parrain Vito Rizzuto. Mais ce dernier a été arrêté en janvier 2004 et ce sont les enquêteurs de l’Unité mixte d’enquête contre le crime organisé (UMECO), aidés de leurs collègues de la Division des produits de la criminalité, qui ont fait le plus mal aux lieutenants du clan sicilien arrêtés dans la fameuse opération du 22 novembre 2006.

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