Crise du taxi: les Québécois à mobilité réduite dans l’incertitude

« Qu’est-ce qui va se passer ? », demande Nancy Fredette, 46 ans, qui utilise le service de transport adapté par taxi pour aller au travail, mais aussi pour faire ses courses, sortir et voir des amis. « Je suis certaine que les chauffeurs de taxi vont déclencher d’autres jours de grève, dit-elle. Moi, je ne peux pas m’absenter de mon travail. »

La journée de grève des chauffeurs de taxi de lundi a été catastrophique pour les usagers du transport adapté, comme Mme Fredette, qui souffre d’une scoliose. « Le projet de loi va trop vite », dit Claude Guimond, directeur général de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec.

La directrice générale de l’Alliance des regroupements des usagers du transport adapté du Québec, Rosanne Couture, trouve elle aussi que ce projet du gouvernement caquiste est précipité. Pire : elle déplore le fait que le projet de loi soit muet sur le transport des personnes handicapées et d’autres dispositions de la future législation. « Le projet du ministre Bonnardel est muet par rapport au transport adapté aux personnes handicapées », dit-elle.

C’est d’autant plus grave qu’il y a un accroissement fulgurant des demandes d’admission au service de transport adapté en raison du vieillissement de la population, qui implique un usage plus répandu des fauteuils roulants, souligne Mme Couture.

« immensément important », dit Bonnardel

Mardi, le ministre des Transports François Bonnardel a déclaré qu’il fallait « absolument garantir un accès à ce transport », même si son projet de loi 17, sur la déréglementation de l’industrie du taxi, ne le prévoit pas. « C’est un des points qu’on m’a amenés pendant la discussion [avec les représentants de l’industrie], a-t-il dit. Il y a des cas spécifiques dans les différentes régions du Québec. Donc, pour moi, il est immensément important d’assurer le service dans le futur. Si on doit améliorer certains articles de la loi pour répondre à certaines disparités ou à des points spécifiques, on va en discuter ensemble dans les prochains jours. »

Cette déclaration n’a pas eu pour effet de calmer les inquiétudes de l’Alliance des regroupements des usagers du transport adapté du Québec.

« Si le transport adapté était important, il fallait conserver les dispositions dans la loi », affirme Mme Couture.

« Nous avons fait part de nos préoccupations à M. Bonnardel le 13 décembre dernier. […] Nous sommes extrêmement inquiets, mais nous sommes d’abord choqués parce qu’on ne comprend pas son intention. Ce projet est complètement désincarné de la réalité du déplacement des personnes. »

De son côté, la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec réclame une rencontre avec le ministre Bonnardel pour lui expliquer les conséquences de la loi sur sa clientèle. « On n’est pas contre la modernisation, assure Claude Guimond. Mais on ne veut pas que notre clientèle soit prise en otage. Dans le projet de loi, il n’y a pas beaucoup de choses pour les personnes avec des limitations fonctionnelles. Et la formation des chauffeurs est importante pour notre monde, parce que c’est leur sécurité qui est en jeu. »

« Un recul de 40 ans »

Non-voyant, Pierre Cajolais dirige le Regroupement des usagers du transport adapté du Haut-Richelieu depuis 23 ans. Il est lui-même un utilisateur en raison de son handicap visuel.

« Ce projet de loi est un recul de 40 ans. C’est le néant », dénonce-t-il.

M. Cajolais rappelle qu’en 1979, la loi obligeait toutes les communautés urbaines à offrir du transport adapté. Et que depuis 2004, ce sont toutes les municipalités du Québec qui ont cette obligation.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? », demande-t-il. À Saint-Jean-sur-Richelieu, où il habite, 80 % du transport adapté est effectué par des taxis. « Ça amène du stress. »

Taxi Saint-Jean, qui dessert la population handicapée de la région, craint aussi les conséquences de l’entrée en vigueur du projet de loi. En 1995, cette entreprise ne possédait qu’un seul permis pour offrir du transport avec fauteuil roulant, rappelle son président, Claude Pigeon.

« On a ajouté des vans avec des rampes au fur et à mesure que la demande augmentait. On fait de 50 à 60 transports adaptés par jour, de 6 h le matin à 11 h le soir. Mais, aujourd’hui, nos permis ne valent plus rien. On n’a pas de contrat. Si demain [avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi], Uber offre des rabais, la Ville va pouvoir utiliser ce service. Et si on a moins de demandes de transport adapté, on ne sera plus rentables et on ne pourra pas garder nos chauffeurs. »

Résultat : le transport adapté sera davantage offert par des minibus ou des autobus adaptés, comme c’était le cas dans les années 80, croit M. Pigeon. « Ça va coûter plus cher aux villes et les usagers vont avoir un moins bon service. »

EN CHIFFRES

6 millions

Sur les 9 millions de déplacements par transport adapté chaque année au Québec, 6 millions sont réalisés par l’industrie du taxi.

120 000

Nombre de personnes admises au transport adapté au Québec

88 %

À Montréal, 88 % des transports adaptés sont effectués par des chauffeurs de taxi, qui ont reçu une formation à cette fin. Cette proportion est de 70 % à Sherbrooke et de 85 % à Québec.

103

Nombre d’organismes qui offrent un service de transport adapté au Québec, dont neuf sociétés qui assurent le service dans les régions à plus forte densité de population.

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