Donner sa langue au chanvre

« Hey, j’ai acheté plein de stock à la SQDC », a-t-on entendu récemment dans une fête. « Toi, es-tu plus THC ou CBD ? » Alors qu’il y a quelques années « on en fumait du bon » et basta, voilà que le tout-venant, fumant ou pas, navigue aujourd’hui entre l’indica, le sativa et les hybrides ; entre des arômes terreux, sucrés, épicés, fruités, avec notes de baies ou de musc ; bien loin du fumet de moufette qui qualifiait il y a quelques années en un seul parfum fourre-tout l’entièreté des fumées chanvrées.

La façon dont on parle de cette drogue a évolué au fil du temps. Les mots pour la dire ont changé. Et ce, de manière marquée depuis la légalisation du cannabis. En attendant une sémantique du pot, discussion avec des pros de l’herbe sur l’évolution de sa lingua franca et sur son passage de la clandestinité à l’espace public.

« La légalisation entraîne la diffusion de l’information, la connaissance entraîne un changement dans la manière d’en parler, et l’évolution du discours démontre, elle, une augmentation des connaissances générales du public en matière de cannabis », résume en deux coups de cuillère à pot — sans jeu de mots… — le porte-parole du producteur de cannabis médical Canopy Growth, Adam Greenblatt.

Même dans la rédaction des lois, « marijuana » et « marihuana » ont cédé au fil du temps le vert terrain à « cannabis », note M. Greenblatt.

Une des rares journalistes spécialisés en ces volutes qui partent en fumée, Lauren Yoshiko note elle aussi la transformation langagière qui vient avec la légalisation, où qu’elle se fasse.

« Déjà, je rigole en pensant qu’il y a trois ans vous m’auriez demandé mon avis sur le pot ou sur le weed. Aujourd’hui, nous voilà à parler de cannabis. Ce mot que j’utilise désormais avec ma famille, jamais je n’aurais pensé qu’il deviendrait aussi courant, même dans ma propre bouche ! » note celle qui a commencé à couvrir le sujet en 2014 en utilisant alors un vocabulaire mâtiné de slang.

« C’est surtout le public qui a changé depuis. J’écrivais quand j’ai commencé pour les stoners, les gros consommateurs ; le ton était très chummy-chummy, très casual. À partir des premiers pas de la légalisation, le grand public s’est mis à vouloir de l’information sur le sujet et les grands médias n’avaient pas d’expérience autre que sur l’aspect légal. Je suis partie d’une niche culturelle hyperciblée pour devenir une journaliste de nouvelles, une généraliste. Et je me suis mise à parler de pot à des gens qui n’en avaient jamais fumé. C’est une occasion que je voulais saisir : oeuvrer à recadrer la façon dont on pense et dont on parle de la marijuana. »

« Et aujourd’hui, effectivement, quand je vois le mot “cannabis” résonner partout, des journaux aux devantures des magasins, je n’ai plus l’impression qu’on parle de ces feuilles achetées dans un sac Ziploc au coin d’une ruelle obscure pour 20 $. Le feeling est différent, et le mot “cannabis” me semble connoté d’une manière plus business, dans le champ des brevets, laboratoires botaniques, adresses IP, marketing… »

Sommeliers tireurs de joints

« On est en train de troquer ces mots qui ne voulaient pas dire grand-chose pour des termes plus précis », poursuit M. Greenblatt. « On parle moins de la morphologie de la plante et davantage des terpènes et molécules aromatiques qui donnent le goût spécifique à chaque plante. Ou du pourcentage précis de THC ou de CBD, là où avant on disait juste “c’est fort” ou pas. »

À Portland, en Oregon, où Mme Yoshito réside et où le cannabis a été décriminalisé en 1973 et légalisé en 1986, « on note des corrélations évidentes maintenant entre les façons dont on parle dans les industries du vin, de la gastronomie et du cannabis ». Et ce côté sensoriel ne peut ici que se développer encore, croit M. Greenblatt.

« On parle aussi des effets, à cause des différents effets psychotropes qui viennent avec la consommation du cannabis. S’ajoute la sommellerie : arômes, goût, sensation dans la bouche, la façon dont le joint brûle. Il y a des variétés fruitées, herbales, métalliques, fromagées. Toutes les palettes qu’on retrouve en dégustation de vin sont là aussi. »

Des « roulettes de dégustation » se trouvent facilement en ligne, essentiellement en anglais*. L’entreprise canadienne Cannareps propose à Vancouver et à Toronto un cours en deux temps sur la sommellerie du cannabis, tout comme l’américain Trichome Institute le fait en ligne.

Les mots pour le dire

La Société québécoise du cannabis (SQDC), pour informer ses clients, ne peut échapper à une description gustative de ses produits. Elle doit choisir avec soin les mots qu’elle pose sur les fleurs qu’elle propose, puisque la Loi sur la santé publique interdit tout ce qui peut ressembler à de la promotion de consommation.

On est en train de troquer ces mots qui ne voulaient pas dire grand-chose pour des termes plus précis

Ce sont les producteurs qui écrivent et fournissent à la SQDC les informations sur les produits. Deux lignes, a appris Le Devoir, qui s’adressent aux consommateurs et que la SQDC peut utiliser et modifier à sa guise. Et un guide beaucoup plus détaillé en matière de goût et d’arômes, pour les budtenders, les commis-vendeurs. Car « nous ne manipulons pas les produits, a indiqué la SQDC, nous n’avons pas de goûteurs du cannabis. Parfois, nous procédons à des analyses d’échantillons afin de nous assurer de la conformité des caractéristiques fournies par les producteurs. Effectivement, ce sont eux qui nous donnent l’information relative aux arômes, à l’espèce, à l’intensité, à la concentration de cannabinoïdes, etc. »

N’y a-t-il pas un problème éthique à laisser les producteurs parler eux-mêmes de leurs produits ? Non, croit un joueur de l’industrie qui préfère garder l’anonymat.

« Je ne crois pas qu’on veuille qu’un gouvernement intervienne dans la construction d’un discours et d’une culture qualitatifs. On peut encore faire une comparaison avec le monde du vin : les producteurs sont de grands connaisseurs, parmi les meilleurs. Et les consommateurs sauront trouver d’autres informations, et les croiser. »

Pour Adam Greenblatt, la culture qui entoure le cannabis, avec son vocabulaire et sa sémantique, ne peut que se développer. Mais elle est au Canada ralentie par l’interdiction de la consommation sociale, croit-il, « et surtout au Québec, plus strict qu’ailleurs. En bloquant l’usage social, on ralentit l’évolution de la culture qui entoure le cannabis, et le côté sommelier. On le voit dans les villes où la consommation sociale est acceptée : Amsterdam, Denver, et en Californie, où ça commence tout juste. Le vocabulaire et le langage s’y développent ».

Dans la foulée, la façon dont on décrit les consommateurs change aussi. « De moins en moins, on parle de poteux ou de stoners. Il y a de moins en moins de préjugés qui teintent le langage, et, je crois, de moins en moins de préjugés tout court. »

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