En Ukraine, la réalité des élections bouleversée par la fiction

Le nom tombe et la réaction est alors immédiate : « Volodymyr Zelensky ? Il est très bon à la télévision, mais c’est là qu’il doit rester », assène, stoïque, Ivan, Québécois d’origine ukrainienne rencontré il y a quelques jours dans le quartier Saint-Michel de Montréal. « Il n’a pas ce qu’il faut pour être président. »

« J’ai sondé mes auditeurs cette semaine, dit Stepan Balatsko, qui anime et produit une émission de radio en ukrainien sur les ondes de Mike FM à Montréal. Les Ukrainiens de Montréal vont principalement voter pour Petro Porochenko [le président sortant], qui récolte 55 % des intentions de vote ici. » Il marque une pause et poursuit : « Mais Zelensky arrive en deuxième place ici, avec 19 % », confirmant ainsi l’étonnante trajectoire du personnage, dont le destin particulier pourrait bien se jouer lors du premier tour du scrutin présidentiel qui se tient dimanche 31 mars en Ukraine.

Depuis le début de l’année, l’artiste, humoriste et comédien de 41 ans, qui, en mars 2018, est venu présenter à Montréal un spectacle de sa « ligue d’humour » à la communauté ukrainienne russophone, est en chemin en effet vers le palais présidentiel où il pourrait y occuper, à la surprise générale, la fonction principale et bien réelle de président de l’Ukraine. Et ce, après avoir incarné le rôle dans une fiction populaire au petit écran intitulée Sluha Narodu. Traduction : Serviteur du peuple.

La dernière mesure de l’opinion publique en Ukraine, effectuée par l’institut BDM, le place au sommet des intentions de vote avec 25,7 %, loin devant Petro Porochenko à 12,7 % et Ioulia Timochenko, ex-première ministre, à 18,8 %, figure de proue de la Révolution orange de 2004 qui a fait tomber le gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch cette année-là.

« Les candidats qui sortent de nulle part, sans expérience politique, c’est un phénomène qui dépasse largement l’Ukraine », commente Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes de l’Université d’Ottawa, pour justifier l’ascension de ce candidat singulier qui a annoncé sa candidature le 31 décembre dernier avant de devenir chef de son parti le 21 janvier. Parti baptisé… Serviteur du peuple, pour bien renforcer le lien avec son feuilleton télévisé. « Il se présente comme un candidat de protestation, qui s’oppose à l’élite politique traditionnelle dont Porochenko et Timochenko font partie. C’est une espèce de Monsieur Net, mais jusqu’à quel point va-t-il avoir les ressources pour s’extirper de l’influence des oligarques qui préservent le système ? »

Un script séduisant

À l’écran, Volodymyr Zelensky est plutôt convaincant en prêtant ses traits à Vasyl Petrovych Holoborodko — un nom en forme d’hommage au célèbre poète naïf de l’école de Kiev —, citoyen ordinaire et professeur d’histoire dans un collège de la capitale. Il va être porté au plus haut niveau de l’État après la diffusion d’une vidéo devenue virale sur YouTube dans laquelle le sympathique prof dénonce avec fougue et authenticité la corruption des pouvoirs en Ukraine. La critique est acerbe. Elle lui attire la sympathie instantanée des électeurs.

L’ancien président va lui céder sa place en pariant qu’il ne restera pas plus qu’un mois au pouvoir puisque Vasyl veut diriger le pays en « travaillant fort » et en « étant honnête ». « Je suis mort de rire », dira-t-il dans le quatrième épisode de la série, la première production télévisuelle ukrainienne d’envergure internationale que Netflix vient d’ajouter à son catalogue.

« Zelensky est appuyé par les jeunes, commente G. Daniel Caron, ex-ambassadeur du Canada en Ukraine de 2008 à 2011. Dans un pays où les gens réclament du changement, sont prêts, comme ailleurs dans le monde, à voter contre plutôt que pour, il va également aller chercher une part de ce vote de protestation, même si ce qu’il propose c’est peut-être de la poudre aux yeux. »

Que les électeurs ukrainiens voient comme un programme électoral la fiction scénarisée d’un président pur, idéal et non corrompu, n’étonne d’ailleurs pas Stepan Balatsko. « Depuis l’indépendance de l’Ukraine, toutes les élites ont échoué, dit-il. Les Ukrainiens en ont marre des anciens politiciens et c’est ce qu’ils se préparent à affirmer lors du scrutin présidentiel de 2019. » Un scrutin prisé : 40 candidats prennent part à ce premier tour qui a les allures d’une course à trois.

Combler le vide

« Il est étonnant de constater que cinq ans après la révolution du Maïdan [portée par les courants pro-européens], aucune figure n’a émergé pour devenir une alternative aux vieux politiciens et la vieille politique », dit Dominique Arel. Un espace laissé vacant sur l’échiquier politique et que Volodymyr Zelensky cherche désormais à occuper dans un des pays les plus pauvres de l’Europe, où un conflit armé fait toujours rage dans l’est sans espoir clair d’en voir le dénouement à court ou moyen terme.

Son image de comédien populaire dont la fortune personnelle est liée à son travail plutôt qu’à des réseaux d’influences et des intérêts étrangers, lui donneraient d’ailleurs une longueur d’avance face à ses adversaires dont les passifs sont un peu moins divertissants ou glorieux.

« Petro Porochenko a bien fait durant son mandat, dit G. Daniel Caron. Il a réformé plusieurs institutions et a fait entrer plus de transparence. Les contrats publics le sont vraiment. Mais il a échoué dans la gestion de la crise dans l’est », cette guerre hybride dans la région du Donbass dans laquelle s’animent intérêts locaux, mercenaires et soutiens étrangers, principalement russes, pour déstabiliser l’ensemble du pays.

« Ioulia Timochenko cherche à incarner le changement. Elle se présentera comme une candidate populiste anti-système, mais reste embrouillée dans le système actuel », ajoute Dominique Arel. Elle est aussi proche de Vladimir Poutine, dont les visées sur une partie du territoire de l’Ukraine ne relèvent pas de la fiction. « Sa feuille de route des 30 dernières années en fait aussi une candidate imprévisible, qui appelle à des réformes dans sa campagne présidentielle, mais qui, comme députée au Parlement, a été la moins réformiste jusqu’à maintenant. »

Ses positions sur « le système » inquiètent toutefois certaines forces en présence qui en profitent, comme en témoigne ce coup bas politique avec lequel elle va devoir composer : au premier tour, un candidat indépendant du nom de Iouri Timochenko a été inscrit sur les bulletins dans l’espoir sans doute de laisser l’ordre alphabétique perturber les électeurs. Le stratagème tient des vieilles moeurs politiques : au Québec, il a été utilisé en 1973 dans la circonscription de Dorion pour faire perdre René Lévesque, d’à peine 293 voix.

Des liens gênants

Figure d’espoir, Volodymyr Zelensky parle pourtant très peu de ses intentions une fois qu’il sera sorti du cadre du petit écran, « mais il exprime des idées très courageuses par rapport aux deux autres, particulièrement sur la crise du Dondas [au centre des tensions armées], dit M. Arel. C’est un candidat qui vient de l’Est et qui pose un regard différent sur les choses. Il est prêt à négocier un cessez-le-feu, il parle d’autonomie culturelle et linguistique, ce que les autres ne peuvent pas faire. Mais comme avec tout candidat inexpérimenté, l’appel au changement s’accompagne d’un risque que tout dégénère ».

Dégénère ou stagne, estiment plusieurs critiques qui soulignent depuis des semaines ses liens étroits, pour un candidat anti-système, avec l’oligarque ukrainien Igor Kolomoïski, deuxième fortune du pays, propriétaire de la chaîne de télévision 1+1 qui diffuse la série dans laquelle l’aspirant président s’expose. Le puissant homme d’affaires est cofondateur de la PrivatBank, la plus grande banque d’Ukraine, nationalisée en 2016 et qu’il aimerait bien voir privatisée à nouveau. Il a déjà été proche de Timochenko. Il est aujourd’hui en guerre ouverte avec Porochenko après avoir été forcé de démissionner de son poste de gouverneur de la région de Dnipropetrovsk.

Jusqu’à maintenant, Volodymyr Zelensky a survécu aux accusations d’instrumentalisation par un oligarque franchement intéressé par son accession à la présidence et dont la chaîne va diffuser un programme spécial sur le comique samedi soir, veille du vote. Selon lui, toutes les chaînes de télévision ukrainiennes appartiennent à des oligarques et cela n’empêche pas « les gens qui y travaillent d’être indépendants », a-t-il indiqué à l’agence de presse Interfax.

Zelensky dit ne pas avoir d’accord, d’entente avec Kolomoïski. « Ce n’est pas mon patron, je n’ai pas de patron », expose-t-il dans son rôle de candidat à la présidence ukrainien dont la suite attend désormais le résultat des urnes avant d’être scénarisée.

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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