Immigrer ici pour investir ailleurs

VANCOUVER | Des millionnaires étrangers profitent d’un controversé programme d’immigration du gouvernement du Québec pour obtenir la citoyenneté canadienne et s’installer… en Colombie-Britannique, au vu et au su des autorités.

En place depuis plus de 30 ans, le Programme des immigrants investisseurs du Québec (PIIQ) a finalement bien peu de choses de québécois.

Près de 90 % de ses utilisateurs s’établissent ailleurs au pays. Certains n’ont même jamais mis les pieds au Québec.

Près de la moitié prendront la direction de Vancouver, où Le Journal s’est rendu au cours des dernières semaines. Plusieurs autres choisiront Toronto.

« Quand on regarde les intentions du programme québécois et ce qui s’est réellement passé, on ne peut que parler de dérapage. […] Il n’y a tout simplement pas de retombées économiques pour le Québec. C’est la Colombie-Britannique qui se ramasse avec les problèmes », tonne le professeur d’urbanisme à l’Université Simon-Fraser Andy Yan.

Le programme est méconnu au Québec, mais à Vancouver, où la surenchère immobilière est propulsée depuis de nombreuses années par l’immigration chinoise, il suscite la controverse et fait les manchettes.

« Le lien entre l’explosion des prix de l’immobilier ici et le programme québécois des immigrants investisseurs est difficile à quantifier, mais il est indéniable », assure l’avocat spécialisé en immigration Samuel Hyman.

Maisons pas données

À 3,3 millions $, la valeur moyenne des résidences unifamiliales achetées par des personnes admises par le programme québécois est 2,2 fois plus élevée que celles de maisons acquises par des gens nés au Canada, révélait en janvier une étude de Statistique Canada.

 Cette maison du quartier Shaughnessy, à Vancouver, où les transactions liées au programme québécois sont nombreuses, est à vendre pour 6,3 millions $.

Photo Philippe Orfali

Cette maison du quartier Shaughnessy, à Vancouver, où les transactions liées au programme québécois sont nombreuses, est à vendre pour 6,3 millions $.

C’est 1 M$ de plus que pour la moyenne de tous les immigrants à Vancouver. L’écart est même notable – 200 000 $ – entre les participants du programme québécois et ceux du défunt programme fédéral, fermé par Stephen Harper en 2014, car il ne « présentait pas d’avantages économiques » pour le pays, selon les conservateurs.

Or, Québec­­­ insiste pour maintenir le sien, malgré la pluie de critiques.

« Le nombre de personnes qui restent et qui participent à l’économie québécoise ou montréalaise est à peu près nul, il ne faut pas se leurrer. Mais rien n’est fait pour remédier à la situation. Et ce sont les Vancouvérois qui en font les frais », soutient Andy Yan.

Les propriétaires de cette unifamiliale vieillotte de Shaughnessy cherchent à obtenir 4,9 millions $. La courtière Cathy Liu travaille en mandarin et en anglais.

Photo Philippe Orfali

Les propriétaires de cette unifamiliale vieillotte de Shaughnessy cherchent à obtenir 4,9 millions $. La courtière Cathy Liu travaille en mandarin et en anglais.

Pancartes en mandarin

Les participants du PIIQ sont nombreux à avoir élu domicile dans le quartier vancouvérois de Shaughnessy, l’un des plus exclusifs de la ville.

« Celle-là s’est vendue 12 M$, celle-ci, seulement 6 M$ », lance l’avocat montréalais Richard Kurland, qui connaît bien le PIIQ et ceux qui y participent.

Les pancartes de courtiers sont ici présentées en anglais et en mandarin.

La plupart d’entre eux sont d’origine asiatique.

Plusieurs courtiers de Vancouver se spécialisent dans la clientèle chinoise, dont font partie la plupart des participants au programme.

Photo capture d’écran du site web de peter & vivian

Plusieurs courtiers de Vancouver se spécialisent dans la clientèle chinoise, dont font partie la plupart des participants au programme.

« Il faut s’adapter à la clientèle », constate Me Kurland, qui juge que même s’il est controversé, ce programme mène à des retombées économiques favorables pour la métropole britanno-colombienne.

À Vancouver, où environ 500 000 personnes (ou 20 % de la population) sont d’origine chinoise, ces immigrants investisseurs trouvent en quelque sorte une version nord-américaine de leur pays natal, « où l’air est meilleur et où ils ont accès à de bons soins de santé et une éducation reconnue ».

Le PIIQ n’a peut-être pas changé toute la métropole en ville chinoise, mais dans des secteurs de Vancouver ou de Richmond, on entend plus de mandarin que d’anglais.

« Ils ont le poids démographique pour faire en sorte qu’il y a maintenant une deuxième langue officielle. Et ce n’est pas le français », dit Richard Kurland.

Passeport pour Vancouver

Le stratagème du Programme des immigrants investisseurs du Québec est une machine bien huilée et parfaitement légale qui rapporte chaque année une fortune à une foule d’intermédiaires, des consultants en immigration aux gouvernements, en passant par des PME et des courtiers immobiliers.

Comment ça marche ?

1• Un riche étranger pose sa candidature par l’entremise d’un consultant en immigration. Il doit détenir 2 millions $, « obtenus licitement ».

2• Le dossier est analysé par le ministère de l’Immigration. Québec vérifie l’authenticité des documents financiers présentés. Mais la plupart des intervenants interrogés par Le Journal jugent que ce diagnostic est « défaillant » et que les documents falsifiés « sont la norme ».

3• L’immigrant investisseur fait un prêt sans intérêt de 1,2 million $ à Québec, qui l’investit. Pour financer le prêt, l’immigrant peut lui-même emprunter une somme à taux avantageux auprès d’un intermédiaire financier autorisé par Québec.

4• L’immigrant obtient son Certificat de sélection, première étape vers l’obtention rapide de son titre de résident permanent. Chaque année, 1900 personnes sont admises.

5• Même si le ministère exige qu’ils « aient l’intention de s’établir au Québec », la plupart des immigrants investisseurs ne le feront pas : 9 immigrants sur 10 s’établiront dans une autre province.

6• Cinq ans plus tard, l’immigrant est résident permanent et récupère son million de dollars. Avec l’intérêt gagné, Québec finance des PME sélectionnées non pas par Investissement Québec, mais par des institutions bancaires.

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