James Hyndman, de performeur à passeur

Huit mois après la parution d’un premier roman, Océans, James Hyndman se lance dans une mise en scène. À 56 ans, c’était le temps. « Je suis un late bloomer à tous les niveaux dans ma vie, explique-t-il. Je suis devenu acteur sur le tard, ayant commencé à travailler vers 30 ans. J’ai eu un enfant sur le tard. Et j’ai été un [écrivain dans le placard] pendant des années. Maintenant, je suis à une période charnière. Tout arrive parce que je peux le laisser aller. »

Avec plusieurs projets en chantier, dont l’écriture d’un scénario de film qu’il aimerait réaliser, il ne se met plus de limites. Avant, la confiance lui faisait défaut. Sans compter « la vraie capacité de travailler avec les autres. J’étais un solitaire, un peu sauvage, un peu méfiant. J’ai été longtemps un très grand mélancolique, ça m’éloignait du monde. » Il découvre, depuis « pas si longtemps », le plaisir des collaborations. Il trouve cette expérience de direction passionnante. « Et je n’ai tellement pas eu l’impression d’être un imposteur durant le processus. »

Le spectacle est né d’une de ses lectures publiques au Quat’Sous. Une niche particulière que ce comédien intellectuel creuse depuis 12 ans, où il adapte et partage ses passions littéraires. « Les lectures publiques ont été très fondatrices. À travers ça, je crois que j’ai compris qui j’étais, comme acteur, comme artiste — un mot si galvaudé que je n’aime pas. Je suis dans un espace de grande liberté, les salles sont à guichets fermés à tous coups. J’y échappe donc à tout diktat de résultat, pour connecter à quelque chose de profond. » Et entrer en dialogue avec des spectateurs qui arrivent avec un « regard assez vierge, mais disponible ». « Je me suis rendu compte que ce qui me passionnait, ce n’était pas de performer ou de briller, mais d’être un passeur. »

Offerte avec sa grande complice Evelyne de la Chenelière — qui rêvait de la jouer —, la lecture consacrée à Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman a eu un tel impact sur le public que le directeur du théâtre, Olivier Kemeid, a proposé d’en faire un spectacle.

Et James Hyndman a réalisé qu’il résistait à l’idée de remettre son projet entre les mains d’un metteur en scène. Le comédien désirait plutôt prolonger cette expérience et donner forme lui-même à ce qu’il a envie de voir sur les planches : « une cohabitation entre une rigueur esthétique et une vraie réflexion sur le théâtre. Parce que je ne pense pas qu’on puisse faire de la scène sans, chaque fois, se poser la question : qu’est-ce que la spécificité du théâtre ? »

Créateur exigeant, à l’oeuvre depuis deux ans sur sa transposition de Scènes…, il souhaite proposer une oeuvre scénique sans hermétisme, mais qui va « vibrer autrement » qu’à l’écran. Si bien que le public ait l’impression « d’assister à quelque chose de rare. Je ne veux pas mettre la barre en dessous de ça ».

Œuvre vérité

En 1972, la série télévisée chroniquant la relation aimante mais houleuse entre Johan et Marianne avait marqué par son ton de vérité. Un véritable phénomène sociologique dans la patrie d’ABBA par ses cotes d’écoute et « un taux de divorce, dans l’année qui a suivi, jamais vu en Suède. Comme si le couvercle avait été levé sur les non-dits dans les couples ».

James Hyndman est parti de ce texte en six épisodes pour se concentrer uniquement sur les échanges en direct du couple. Pour son adaptation dans l’ici et maintenant, il a privilégié des dialogues dans un québécois non relâché. Une langue qui n’existe pas. « Du coup, ça donne quelque chose d’intéressant sur scène. On est dans une langue qui a l’air parlée, mais dont on sent bien qu’elle est théâtrale. »

Et une fois déblayée de tout ce qui lui paraissait plus propre à la biographie de Bergman qu’universel, cette radiographie du couple pose des questions intemporelles qui résonnent encore très fort, croit Hyndman. « Comment être à deux quand on est métaphysiquement seul, dans le fond ? Qu’est-ce que ça veut dire réussir sa vie, réussir son couple ? […] Et la question centrale est celle de la liberté. Comment être libre tout en étant un couple ? À travers son parcours, Marianne s’affranchit pour parvenir à une connaissance de soi et à une liberté. »

La partition illustrerait aussi « le rapport schizophrénique » qu’entretient le cinéaste de Persona à la parole : « À la fois essentielle pour nommer et extrêmement limitée par rapport à ce qu’on peut connaître de soi, de ce qui se passe réellement entre deux personnes. Il y a tellement de couches auxquelles on n’a pas accès, et qui sont les plus importantes. Mais il y a dans la pièce une vraie catharsis à travers la parole, qui nous rappelle à quel point on vit dans un monde aseptisé. On pense que c’est le contraire, parce que tout est dit, le narcissisme est partout, etc. Mais dans le fond, c’est un monde où, à force de tout permettre, il n’y a plus de parole profonde, fruit d’une vraie réflexion, qui peut ressortir du lot. Quand on entend le texte de Bergman, c’est comme un coup de fouet qui nous réveille : il y a des choses à dire, la vie n’est pas simple, faite de noir et blanc. »

Intimité

Le grand cinéaste avait mis trois mois pour écrire Scènes… (« mais il m’a fallu un temps assez long de ma vie pour la vivre », ajoutait-il dans la préface de l’oeuvre éditée.) D’où peut-être l’urgence palpable chez ces deux personnages pleins de contradictions, aux revirements subits. « En fait, ils ne savent pas trop ce qu’ils vivent. Les pulsions et les mots les devancent. Ils sont à la remorque de tout ce qui jaillit d’eux. »

Ce couple « à la fois très particulier et très emblématique » passe au fil des ans à travers une série de ruptures et de retrouvailles, d’entente ou de déni. Une temporalité traitée ici de façon théâtrale. Chacun des sept tableaux de la pièce représente différents états du couple. « Mais il peut se passer 30 secondes, ou sept ans, de l’un à l’autre. »

James Hyndman n’aurait jamais monté ce duo sans Evelyne de la Chenelière, sa partenaire de La concordance des temps. Il souhaite explorer l’infinie complexité d’une relation entre deux êtres. Et créer un lien d’intimité « dans toutes ses nuances ». « C’est tellement facile de tomber dans des clichés du désir sur scène », note-t-il.

Le créateur vise plutôt à inscrire le rapport physique dans un contexte « beaucoup plus profond. Qu’on touche toutes ces zones où il y a à la fois du malaise, de la tristesse, du malentendu, des réminiscences… Et que tout à coup, le public perçoive qu’on n’est plus dans la performance d’acteurs, mais dans le : c’est ça la vie. C’est ça ma vie ».

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Scènes de la vie conjugale

Texte : Ingmar Bergman. Adaptation et mise en scène : James Hyndman. Conseils dramaturgiques : Stéphane Lépine. Traduction : Carl Gustaf Bjurström et Lucie Guillevic. Présentée du 9 avril au 8 mai au Théâtre de Quat’Sous.

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