Jody Wilson-Raybould: «J’aurais voulu qu’il s’excuse»

« J’aurais voulu qu’il reconnaisse sa part de responsabilité, qu’il admette son erreur et qu’il s’excuse – pas à moi, mais aux Canadiens », lance l’ancienne ministre de la Justice et procureure générale Jody Wilson-Raybould en entrevue avec La Presse.

« Les Canadiens sont des gens remarquablement indulgents, et je pense que les politiciens oublient cela parfois, que nous pouvons être honnêtes », enchaîne de son côté Jane Philpott, ex-présidente du Conseil du Trésor, installée dans un sofa de ses nouveaux quartiers.

Dans la minuscule pièce qui donne accès au bureau qu’elle occupe désormais, sur un tableau blanc, on pouvait lire ceci : « Les femmes bien élevées font rarement l’histoire. »

C’est dans ce modeste espace de travail que les deux élues ont accordé leur premier entretien à un média francophone depuis leur exclusion du caucus. Jody Wilson-Raybould a réitéré hier qu’elle n’avait pas fait preuve d’intransigeance dans le dossier SNC-Lavalin.

Elle a la conviction de n’avoir commis aucune faute dans sa gestion de l’affaire et d’avoir étudié « avec diligence » la possibilité d’émettre une directive à ses procureurs pour ouvrir la voie à un accord de réparation.

La résistance qu’elle a opposée, qui transparaît dans les témoignages entendus devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne, n’a « rien à voir avec SNC », insiste-t-elle.

« Je n’ai pas fait preuve d’entêtement. L’entêtement, si on veut l’appeler ainsi, visait à faire en sorte que l’indépendance de notre système de justice soit préservée. »

Jody Wilson-Raybould accuse plutôt Justin Trudeau de s’être montré rigide en les chassant, Jane Philpott et elle, du caucus libéral. Les deux femmes remettent aussi en question la façon dont les choses se sont déroulées, puisqu’il n’y aurait pas eu de vote du caucus.

« Je suis déçue de constater que parler de ce qui s’est passé, dire la vérité, se tenir debout pour ses principes mène à une éjection comme députée libérale et à une éjection comme candidate libérale aux prochaines élections », argue-t-elle.

« Je n’arrive pas à réconcilier cela. Ce n’est pas le parti auquel j’avais choisi d’adhérer », lâche la députée de Colombie-Britannique.

« J’ai dû quitter le cabinet en raison du désaccord sur SNC-Lavalin en raison de mon obligation de solidarité ministérielle, mais je ne m’explique pas qu’un député ne puisse exprimer un désaccord avec son propre gouvernement », renchérit sa collègue Jane Philpott.

Pas de piège tendu à Wernick

L’ancienne procureure générale nie par ailleurs avoir ordonné à sa sous-ministre Nathalie Drouin de bloquer la transmission d’un avis juridique sur SNC-Lavalin qu’avait réclamé le greffier du Conseil privé, Michael Wernick.

Ce dernier avait tenté d’infléchir la position de Jody Wilson-Raybould dans une conversation téléphonique que celle-ci avait enregistrée à l’insu de son interlocuteur, le 19 décembre dernier.

Si Jody Wilson-Raybould l’a fait, ce n’était pas pour tendre un piège. Seule dans son condo de Vancouver, affligée par une « anxiété significativement élevée », elle voulait un fichier audio comme « aide-mémoire », plaide-t-elle.

« Ce n’était absolument pas une mise en scène. Le greffier est celui qui amenait les sujets, et je répondais, alors si quiconque affirme que c’était arrangé, au lieu de s’attarder au contenu de la conversation, c’est malheureux », tranche-t-elle.

La députée Philpott affirme qu’elle ignorait jusqu’à « il y a quelques jours » l’existence de cet enregistrement – un fichier audio dont la diffusion a été la goutte qui a fait déborder le vase pour les membres de la députation libérale.

Le caucus a poussé Justin Trudeau dans ses derniers retranchements, le pressant de montrer enfin la porte aux deux élues rebelles qui ont plongé le gouvernement dans une crise dont il semble incapable de se sortir.

« Dire la vérité »

De l’avis de certains, les principales intéressées ont contribué à garder l’histoire bien vivante. Lorsqu’on leur demande si elles ont des intentions cachées ou si elles cherchent à renverser le premier ministre, elles lâchent un rire exaspéré.

« C’est absurde », lance Jane Philpott, qui occupe désormais un bureau exigu aux murs défraîchis qu’un bouquet de fleurs envoyé en signe d’appui par le sénateur autochtone Dan Christmas peine à égayer.

« C’est le premier ministre, alors chef libéral, qui m’a approchée pour me convaincre de me présenter pour le Parti libéral du Canada. Je n’avais jamais aspiré à être députée de ma vie. Et je n’ai jamais eu le désir de devenir première ministre », intervient son amie.

« Ce que je trouve fascinant, c’est que les gens continuent à demander quels sont les motifs ultérieurs. Les gens ici [les députés] ne semblent pas saisir qu’on peut agir pour être intègre et dire la vérité », enchaîne Jody Wilson-Raybould.

La question interpelle Jane Philpott, qui tient à préciser un point.

« Nous avons perdu beaucoup pour défendre nos convictions. Il se pourrait que je ne puisse pas continuer à faire un boulot que j’ai vraiment aimé. »

– Jane Philpott, ex-présidente du Conseil du Trésor

« Mais j’ai estimé qu’il était plus important d’exposer la vérité, de protéger l’indépendance judiciaire, et si cela me coûte ma carrière politique, eh bien, soit », fait-elle valoir.

« Et les Canadiens le croient aussi, Jane. Ils le croient. La vaste majorité d’entre eux », murmure Jody Wilson-Raybould.

Les deux élues, qui ont fait un petit conciliabule avant l’entretien de 45 minutes qu’elles ont accordé à La Presse, hésitent lorsqu’on leur demande si Justin Trudeau a toujours l’autorité morale pour gouverner.

« Ce n’est pas à moi de répondre à cela », se contente de dire Jane Philpott. À la même question, sa complice fait valoir que « c’est au caucus de déterminer quelles seront les prochaines étapes ».

Pas de plans précis pour l’avenir

En même temps qu’il leur a montré la porte du caucus, mardi, Justin Trudeau a retiré à celles qui avaient été élues pour la première fois en 2015 l’autorisation de se présenter à nouveau sous la bannière libérale en octobre 2019. Il leur faudra décider assez rapidement si elles souhaitent solliciter un nouveau mandat et revenir dans l’arène politique fédérale. Mais hier, ni l’une ni l’autre n’a voulu ouvrir son jeu. « Je pense qu’il y a des options […] Il me semble que je peux encore contribuer au débat public », a souligné Jody Wilson-Raybould, dont l’éjection a été critiquée par plusieurs leaders autochtones. Quant à sa collègue, elle nie la rumeur qui l’envoyait briguer la direction du Parti libéral de l’Ontario. « Ce n’est pas du tout dans mes plans d’aller en politique provinciale », souligne-t-elle.

– Mélanie Marquis, La Presse

Des discussions confidentielles

Jody Wilson-Raybould n’a pas voulu commenter hier les informations voulant qu’elle ait posé une série de conditions à Justin Trudeau pour juguler la crise, citant la confidentialité de ses échanges avec le premier ministre. Elle aurait notamment réclamé des excuses du premier ministre, un grand ménage à son bureau, mais également l’assurance que SNC-Lavalin ne s’en tirerait pas avec un accord de réparation sous la houlette de son successeur, David Lametti. Si elle a dit ne pas vouloir commenter, elle s’est tout de même permis de noter que « cette soi-disant exigence sur SNC » n’a absolument aucun sens, car « il est certain que je n’aurais pas fait à quelqu’un d’autre ce que des gens essayaient de me faire ». Pendant une cinquantaine de jours, et jusqu’à lundi dernier, des députés libéraux, dont un Québécois, ont tenté de négocier une trêve entre le bureau du premier ministre et Jody Wilson-Raybould, selon nos informations. Au bureau de Justin Trudeau, hier, on s’est contenté de dire « qu’on ne nie pas » les informations entourant cet ultimatum allégué, d’abord rapporté par le quotidien Toronto Star et le réseau CBC.

– Mélanie Marquis, La Presse

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