Joe le taxi

En 1381, les paysans d’Angleterre se soulèvent. Ils demandent de meilleures conditions de vie, après avoir subi la peste noire et l’imposition de taxes supplémentaires pour financer la guerre. En vain. Ils en viennent aux mains avec les représentants du roi, puis ils convergent vers Londres, où ils font corps avec les habitants de la ville. Ensemble, ils attaquent les prisons, incendient l’hôtel de Savoie et les Inns of Court, tout en tuant des représentants de l’autorité royale. À la tour de Londres, l’archevêque de Canterbury et le lord trésorier, coupables de collusion avec le pouvoir royal, sont décapités à la hache.

La royauté est un héritage de la puissance des armes. En ce printemps 1381, le jeune roi voit soudain celles-ci se retourner contre lui. Affolé par ce soulèvement, il plaide l’apaisement. Gagner du temps en cédant de l’espace constitue une vieille tactique qui a fait ses preuves. Âgé de 14 ans seulement, le roi Richard II n’a d’autre choix que de se montrer bon prince avec les insurgés. Il accepte donc de discuter avec eux. Malgré la promesse faite de les écouter, il tue leur chef dans un guet-apens. Le corps social qui s’était soulevé, soudain privé de meneurs, s’effondre de tout son long, pantelant, désarticulé. Les pieds dans le sang, le pouvoir royal redresse la tête.

Au fil de l’histoire, il y eut plusieurs de ces révoltes de paysans matées dans le sang. Dans paysan, on trouve le mot pays. Pas de pays sans paysans. Jusqu’au XIXe siècle, partout ou presque, les paysans forment l’essentiel du peuple. Ils sont à majorité. Il conviendrait de les écouter.

Au XVIe siècle, un prédicateur évangélique anabaptiste, Thomas Müntzer, est un des chefs des paysans qui se soulèvent contre les abus du Saint Empire romain germanique. De lui et d’autres aussi, l’écrivain Éric Vuillard évoque la trajectoire dans son plus récent livre, un récit intitulé La guerre des pauvres. J’aime les livres de Vuillard. Tous. Dans celui-ci, il met en garde, finalement, contre la volonté romantique de voir, dans ces défaites répétées, matière à des cultes. Il dit : « Le martyre est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. »

On sait d’où viennent les défaites. Mais on ignore toujours d’où viennent les révolutions qui parviennent à les éviter. « Les faits sont ainsi, ils ont lieu quand ils veulent », écrit Vuillard. Ceux qui se sont employés à prédire l’arrivée des soulèvements, souvent au nom de leurs illusions, se sont toujours trompés. Les acteurs des soulèvements, pris dans l’élan du présent, sont aveugles dans la mesure où ils ne croient pas prendre fait et cause dans une action qui dépasse l’immédiat.

Les révolutions recouvrent une suite d’événements et de faits souvent disparates. Elles avancent à tâtons. On n’en reconstruit le but et le sens qu’après coup, dans une lumière qui leur est étrangère au moment où elles progressent en zigzaguant, par à-coups. Des phénomènes souvent disjoints et discontinus ne trouvent à être unis que grâce à un élan interprétatif postérieur.

En voyant Andrew Scheer inviter ses compatriotes, pistolet à essence à la main, à résister aux taxations sur l’environnement, on se dit que ce n’est pas demain la veille, sans doute, qu’on verra se former au Canada une chaîne d’événements propices aux changements sociaux. Entouré de béton, posant à côté d’un véhicule « utilitaire » gigantesque, le chef des forces conservatrices canadiennes incarne la confiance indéfectible envers les puissances de l’argent qui l’ont adoubé grand chevalier de leur cause. Des puissances qui profitent des habitudes dont jouit cette classe moyenne qu’aucune peste ne menace pour l’instant, sa mise à mort étant plutôt lente, indiscernable, presque consentante. Mais qui sait ? Il est certain que, devant un avenir écologique difficile, la crise entourant le carburant ne fait que commencer, comme en témoigne l’action des gilets jaunes en France. Comment tout cela va-t-il tourner ? Personne ne peut le prévoir.

Le rouleau compresseur de ce pouvoir, avant de céder ne serait-ce qu’un mètre de terrain, fourbira toutes les armes dont il dispose. On ne parle plus ici d’épées et de gibets, mais de lois, d’avocasseries et de campagnes de marketing qui prennent en apparence le parti du « monde ordinaire », mais en se jouant dans les faits du sort des gagne-petit, à commencer par tous les Joe dans leur taxi qui payent, comme une hypothèque hors de prix, jusqu’à leur droit de travailler.

On s’apprête à dépouiller ces chauffeurs de taxi en les expropriant, ni plus ni moins, de leur bien, au nom de cette « libéralisation du marché » qui nous a précisément conduits là où nous en sommes. Pourtant, dans les traités internationaux, le « droit des investisseurs » protège les capitalistes étrangers contre ce type de dévalorisation de leurs avoirs. Mais il suffit qu’un géant, Uber par exemple, débarque avec l’idée grossière que la déréglementation du droit du travail constitue une avancée sociale pour qu’on exproprie de petits propriétaires locaux. Et c’est à peine si on s’étonne ensuite d’en voir un tenter de s’ouvrir les veines en direct, à la télévision, tant on fait peu de cas d’eux.

Que ces gens que l’on n’hésite pas à déclasser, souvent des immigrants, partagent nos peines et nos joies, nos hivers et les défaites du Canadien, que leurs enfants soient dans les mêmes écoles que les nôtres, cela ne suffit pas, apparemment, pour éviter l’odieux de les condamner ainsi.

Au Québec, « c’est comme ça qu’on vit », comme dirait l’autre. Mais cela ne durera peut-être pas encore longtemps. Heureusement.

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