«La brûlure»: soleil trompeur

La « brûlure », c’est celle du soleil. Qui brille dans un tout-inclus où une mère se rend avec son adolescente de 14 ans pour se reposer. Pour oublier, peut-être, que tout s’est fissuré.

Mais le fossé qui s’est creusé entre les deux femmes avec les années ne fait que s’agrandir dans cette « prison dorée ». Là où les jours sont marqués par les compétitions de limbo auxquelles il est impossible d’échapper, les séances de salsa qui se veulent spontanées, les animaux en origami de ratine laissés sur l’oreiller, les chaises réservées s’il vous plaît par des serviettes placées stratégiquement aux aurores et, surtout, les piña coladas qui coulent à flots, partout, tout le temps.

C’est après un séjour dans un tel tout-inclus, semblable à tant d’autres, que Violaine Charest-Sigouin a eu le déclic pour son roman. « L’alcool servi à volonté aidant, mes vacances avaient tourné au vinaigre », se souvient-elle.

Elle se rappelle aussi le sentiment d’avoir été entourée par des gens heureux. Se souvient de son vague à l’âme exacerbé, de la peine rendue d’autant plus grande par cette ambiance de fête constante, forcée : « Je me sentais prise dans une bulle de bonheur construite. »

Comme celle où elle place ses deux personnages aux antipodes. Une mère « histrionique, qui a basé sa personnalité sur le besoin de séduire ». Et sa fille. Introvertie, timide. Qui n’arrive à trouver ni l’approbation de son entourage ni celle de sa génitrice, « trop occupée à éblouir tout le monde ».

Dans la lumière éblouissante, d’ailleurs, elle voit cette mère enchaîner les shooters, et se servir, et se servir, et se servir encore au minibar. Sous la plume sensible de l’auteure, elle se demande si cette dernière est alcoolique. Pourtant, elle n’est « pas du genre à cacher des bouteilles dans les tiroirs ni à boire dès son réveil ». Pourtant, « elle peut passer plusieurs jours sans prendre une goutte ».

« Nous avons souvent cette image exagérée de gens dépendants qui boivent en se levant, remarque Violaine. Alors que l’alcoolisme ordinaire existe. »

Blues d’été

Journaliste depuis 15 ans, Violaine Charest-Sigouin a signé des textes pour de nombreux magazines, dont Elle Québec et Châtelaine. Pour ce roman, son premier, celui qu’elle s’était promis d’écrire quand elle était encore toute petite, elle a voulu créer une ambiance se situant « à la limite du kitsch, sans tomber dans le fleur bleue ».

Un peu à la manière de Lana del Rey. Qui chante si bien la tristesse d’été, la mélancolie sous les palmiers. Summertime Sadness. Et de la cinéaste Sofia Coppola. Qui, avec son Quelque part, nous entraînait, justement, ailleurs pour dépeindre une relation conflictuelle entre un père et sa fille. Une relation où, comme c’est le cas dans La brûlure, l’enfant prend en quelque sorte soin de son parent immature.

Un parent qui, ici, enjôle, se réinvente et fuit. Ses responsabilités, le regard de sa fille. « Ceux qui veulent l’empêcher de boire, l’empêcher d’avoir du plaisir, l’empêcher de vivre. »

Violaine Charest-Sigouin ne s’est pas empêchée d’insérer dans ses pages un côté nostalgique. De plonger ses personnages dans leurs souvenirs de séjours au chalet, d’étés qui s’étirent. De soirées d’Halloween passés ensemble, en famille, costumés. « Papa vampire, maman vampire, bébé vampire. »

Puis de les mettre face à la réalité du présent. Quand, sortant de son enfance sensiblement heureuse, l’adolescente « réalise que sa mère est perpétuellement dans la mise en scène, la représentation. Qu’il y a probablement en elle quelque chose de faux ».

En entretien, la romancière ponctue ses explications de « probablement » et de « peut-être ». Comme dans son roman, elle évite les diagnostics tranchés. « Même si, par la force des choses, on juge cette mère irresponsable et égocentrique, je voulais être impartiale. Indulgente. Montrer que, si elle agit ainsi, c’est aussi une souffrance. »

Puis, elle voulait que le lecteur soit séduit par cette femme. « Par son désir de liberté, par sa façon de se rebeller, par son envie de s’affranchir, de faire ce qu’elle a envie. » À savoir : charmer un moniteur, partir en yacht avec lui, danser toute la nuit.

Ainsi, l’auteure capte la langueur qui laisse place à l’épuisement, la frénésie à la fureur, les manifestations de joie aux débordements d’émotions. « Il y a toutes les prémisses d’un roman Harlequin… Mais d’un roman Harlequin trash où l’on ne croit plus en l’amour. » Un roman où le voile se lève aussi sur un décor soi-disant enchanteur pour révéler l’horreur de l’abondance. « Il y a un revers à cette industrie du tourisme, qui est très polluante. Quand on voit tout le gaspillage, ça donne le vertige. »

C’est toutefois un vertige différent qu’elle décrit lorsque le regard d’un vacancier plus âgé se pose sur sa jeune protagoniste, s’attarde sur elle. À ce sujet, Violaine Charest-Sigouin note comme inspiration Reflet dans un oeil d’homme de Nancy Huston, dont elle met une citation en exergue. Un essai qui l’a beaucoup marquée. « Il m’a fait réaliser à quel point les femmes se positionnent en fonction du regard de l’autre — ou par opposition. »

Autres écrits qui l’ont nourrie : ceux du Norvégien Karl Ove Knausgaard, qu’elle a découverts pendant l’écriture de son roman, qui lui aura pris quatre ans. Elle dit avoir été captivée. Par « son rapport à la honte, à la culpabilité, aux liens sociaux ».

« Les relations humaines souffrent souvent de l’incompréhension, souligne-t-elle. Ce n’est jamais noir ou blanc. C’est tout en nuances. »

La brûlure aussi.

Critique de «La brûlure»

La brûlure

★★★★

Violaine Charest-Sigouin, Leméac, Montréal, 2019, 160 pages

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