La leçon autochtone pour éviter les autocrates

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Bolsonaro qui est élu au Brésil malgré ses ambitions auto­cratiques. Orbán qui s’attaque à la séparation des pouvoirs pour créer une démocratie illibérale en Hongrie. Le référendum constitutionnel turc accordant davantage de pouvoirs à Erdogan. La bonne cote de popularité de Poutine malgré son omnipotence dans les affaires russes. Duterte qui outrepasse aux Philippines les insti­tutions judiciaires pour procéder à des exécutions sommaires. Le fil conducteur entre tous ces hommes politiques se trouve dans leur inten­tion candidement avouée de prendre de plus en plus de place au cœur des décisions politiques.

Mais la chose la plus étonnante, c’est qu’ils ont été dûment choisis par une majorité de la population qui continue de les appuyer. Pas de coup d’État militaire pour les placer au premier poste de la nation. Pas de lignée héréditaire de souverains qui se succèdent selon des conventions anciennes. Pas de théocratie accordant une autorité à un messie désigné par l’élite religieuse. Non. Le peuple a délibérément choisi de mettre au pouvoir ceux-là mêmes qui sont prêts à lui retirer ses assises démocratiques. En effet, ces hommes politiques avancent démasqués pour dérober la prérogative de leurs mandataires. Ils ne s’en cachent même pas. Tout leur discours consiste à convaincre le peuple qu’il peut s’en remettre entièrement à lui. La tendance vers une autocratie légitimée par le suffrage populaire est ce phénomène contemporain que nous appelons la « démocrature ».

Mais comment cette dérive est-elle possible ? Pierre Clastres (1934-1977) répondrait que les citoyens ont failli à la tâche de gardiens des affaires de la cité. L’acquiescement à l’absolutisme revient à une démission du peuple. Cela n’est pas sans faire écho à l’idée de « servitude volontaire » défendue par Étienne de La Boétie au XVIe siècle. Mais Pierre Clastres aborde la question sous un angle inédit : l’organisation du pouvoir chez les sociétés amérindiennes. Nous, Occidentaux, avons oublié la leçon des « sauvages » (terme qui est loin d’être péjoratif).

Durant les années 1960 et 1970, l’anthropologue et philosophe français étudie sur le terrain, en Amérique du Sud, les peuples guayaki et guarani. Ses « découvertes » les plus intéressantes sont consignées dans son ouvrage principal, La société contre l’État, publié en 1974. Dans les sociétés dites « précolombiennes », c’est-à-dire intactes ou n’ayant presque pas subi l’influence des colons européens, Pierre Clastres constate que loin d’être attardées sur le plan social et culturel, ces peuplades mettent leurs énergies à écarter tout pouvoir politique séparé de la communauté.

Dans les sociétés « primitives » (tel est le terme utilisé à l’époque en anthropologie) s’exerce une « volonté délibérée de rester Nous indivisé ». Cette indivision est ce qui a permis aux sociétés autochtones des Amériques de repousser la mise en place d’une hiérarchie entre les membres de la communauté, exception faite des empires aztèques, mayas et incas. En effet, « les sociétés primitives sont des sociétés sans organe séparé du pouvoir ». Elles ne sont pas encadrées par un État.

En piégeant le chef dans son désir, la tribu s’assure contre le risque mortel de voir le pouvoir politique se séparer d’elle pour se retourner contre elle

 

Le refus de division des sociétés primitives permet au politique de prendre racine dans la communauté sans l’aspect coercitif. Clastres constate que ces sociétés sans État pressentent les inégalités qui découleraient d’un partage entre les dominés et ceux qui les commandent : « Seuls les sots peuvent croire que pour refuser l’aliénation, il faut l’avoir d’abord éprouvée […] » Autrement dit, les communautés précolombiennes ont l’intuition de la domination advenant un corps social morcelé.

Au-delà de l’analyse anarchiste que l’on peut en faire, ce qui retient surtout notre attention pour le thème de la « démocrature », c’est le rôle joué par le chef. Dans les sociétés autochtones traditionnelles, on tolère mal les individus qui se prennent trop au sérieux. L’ego de celui qui tente de s’élever au-dessus de ses semblables est rapidement rabroué. La fierté du chef à occuper ce rôle ne doit pas être l’occasion d’une hâblerie. En fait, « le chef qui veut faire le chef, on l’abandonne ». L’humilité, ou du moins une apparence de modestie, est la condition sine qua non pour occuper cette fonction.

Dans tout groupe humain, certains individus cherchent à en imposer aux autres en occupant le devant de la scène. Toutefois, le génie autochtone a élaboré un subterfuge que nous décrit Clastres. Il s’agit de laisser croire au chef, moyennant une certaine dose de prestige, qu’il est le détenteur du pouvoir. Le piège de la gloire permet d’encadrer le pouvoir afin d’éviter la mise en place d’une structure de domination : « En piégeant le chef dans son désir, la tribu s’assure contre le risque mortel de voir le pouvoir politique se séparer d’elle pour se retourner contre elle […] » Tout se passe comme si le chef était « prisonnier de son désir de prestige ». Il est intéressant de noter par ailleurs que le terme prestige vient du latin praestigium signifiant « illusion ». Le chef est donc trompé par les siens en raison de son prurit d’être plus égal que les autres, pour reprendre la célèbre boutade d’Orwell.

Le chef est en quelque sorte un sacrifice symbolique vers lequel convergent des forces à maîtriser. Le leader devient une garantie pour que les siens puissent connaître la menace potentielle : voilà, le risque est là, sous nos yeux ! Voilà pourquoi le chef nécessite une attention constante, non pas pour lui accorder une importance indue, mais bien au contraire pour le surveiller. Chacun a le devoir de l’épier du coin de l’oeil.

Le prestige est ainsi le fromage de la trappe à souris politique. Mais pour que le mécanisme fonctionne — et c’est fondamental ici —, le peuple doit constamment maintenir la tension du ressort en bon état. La vigilance perpétuelle consiste à retenir le pouvoir plutôt qu’à le détenir. Et il ne faut pas tenir pour acquis que cette lutte est gagnée. Cette responsabilité des membres de la société consiste à empêcher l’alliance entre le prestige (le charme) et la coercition (la force).

En fait, le chef n’est qu’un simulacre du pouvoir parce que le vrai pouvoir s’exerce à partir de la communauté. Pour Clastres, « le pouvoir du chef dépend du bon vouloir du groupe ». C’est par une volonté délibérée que les membres de la communauté consentent à ne pas mettre en place une structure hiérarchique. Les individus appartenant à la collectivité amérindienne veillent à endiguer tout pouvoir émergeant d’une autre source. Cette vigilance constitue l’essence d’un pouvoir politique sain. Si le chef devient trop ambitieux, on en choisit un autre.

Dès qu’un dirigeant politique tente de nous convaincre qu’il faut lui laisser toute la place requise pour régler les problèmes, le risque de dérive est imminent. Ceux qui s’en remettent aveuglément à une figure tutélaire omnipotente ont failli à leur tâche de citoyens. Si les membres d’une communauté relâchent la tension (l’attention aussi) portée sur le chef, ce dernier s’échappe du centre. Du coup, la consécration de la division des liens humains entre les commandants et les obéissants est accomplie par une médiation de structures institutionnelles fidèles au nouveau despote. Il ne reste plus au peuple qu’à déléguer à des experts les tâches qui, à la base, relevaient de ses responsabilités.

Dans plusieurs pays à travers le monde, on voit, de la part de citoyens impuissants, une avidité de s’incarner à travers un guide. Les eunuques du pouvoir redoublent à la fois de docilité et d’ardeur pour leur despote en devenir. Trump a des idées loufoques et outrepasse les règles prescrites ? Au moins il fait ce qu’il dit ! Les oeuvres amènent la foi. Le contenant l’emporte sur le contenu politique. Se sentant dépossédé de son rôle dans les affaires de la cité, le peuple acquiesce à sa propre soumission au chef, trop content évidemment de pouvoir revendiquer le monopole de la légitime représentation.

Pierre Clastres a souvent été accusé par ses collègues de reproduire le mythe du bon sauvage. On lui reproche de fantasmer sur un idéal inexistant, car selon ses détracteurs, l’absence de décalage entre dominants et dominés est une lubie antédiluvienne. Ce que ne comprennent pas les rabat-joie de l’imaginaire politique, c’est qu’il ne s’agit pas de retourner à l’époque précolombienne pour faire un calque de ces sociétés sans État. De toute façon, tout n’est pas parfait dans ces communautés traditionnelles, à commencer par la violence et la guerre qui sont d’ailleurs observées par Clastres sur le terrain.

Ce qu’il faut retenir de ces réflexions philosophiques et constats anthropologiques, c’est que peu importe la rhétorique utilisée, nous ne devons jamais laisser aller le chef au-delà de la modeste place qui lui est réservée. Si nous le perdons de vue, c’est nous qui sommes perdus. En refusant de laisser le champ libre à un chef, les sociétés autochtones nous apprennent à sauvegarder la véritable démocratie.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.

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