«La Théo des fleuves»: redonner la voix aux Tziganes

Une vieille Tzigane revient dans sa région natale, au bord du Danube. Après une vie d’errance, à la veille de mourir, elle se raconte. C’est le point de départ de La Théo des fleuves, Prix des 5 continents 2018, que son auteur Jean Marc Turine vient présenter au Québec cette semaine. Le Devoir en a profité pour attraper l’écrivain belge en amont.

« Avec ce roman, j’ai voulu donner une histoire réaliste, sans l’être trop, de ce drame, de cette tragédie, dont on ne parle pas, qui s’appelle les souffrances des Roms. Et c’est encore valable aujourd’hui », précise Jean Marc Turine, joint chez lui à Bruxelles.

Les oppressions, les guerres, les exils forcés, les déportations massives, les exclusions, l’injustice… à travers le récit de la vieille Théodora, c’est la situation des Roms depuis le début du XXe siècle en Europe qu’on revit.

« Toute forme de barbarie me dégoûte », lance l’auteur belge de 72 ans, par ailleurs réalisateur pour la radio et cinéaste. C’est en s’intéressant au sort des rescapés juifs des camps nazis qu’il en est venu à découvrir celui des Roms en Europe.

En 1987, il a tourné avec sa compagne, Violaine de Villers, le documentaire Monsieur S. et Madame V. Les propos des protagonistes interviewés dans le film ont alerté Jean Marc Turine. « Ces deux rescapés juifs nous ont dit que dans les camps, les Tziganes étaient vus différemment : ils ne portaient pas le pyjama rayé, ils ne pouvaient pas travailler, ils n’étaient pas nourris… ils étaient traités de façon pire que les autres. »

Un million de Tziganes ont été assassinés par les nazis, rappelle Jean Marc Turine. « Le génocide des Juifs, c’est six millions de personnes assassinées par les nazis ; en proportion, le génocide des Tziganes, c’est la même chose. Mais on n’en parle pas. Et encore aujourd’hui en Europe, c’est toujours le même processus de rejet d’un peuple. »

Banalisation du rejet tzigane
Pour ce membre d’une organisation juive à Bruxelles, qui s’affiche aussi comme militant de la cause palestinienne, l’antitziganisme est une plaie en Europe. Il donne entre autres exemples le maire d’une commune française qui, il y a quelques années, a tenu des propos inacceptables devant la presse. « En parlant des Tziganes, il a dit qu’Hitler aurait dû en brûler ou en bousiller beaucoup plus. Mais il n’a jamais été inquiété ! Tu dis ça à propos des Juifs, tu es poursuivi. C’est ça, l’antitziganisme : il y a une banalisation du rejet tzigane. On dénonce l’antisionisme, et on a raison, mais qui parle de l’antitziganisme? »

À Bruxelles, indique-t-il, les trois quarts des mendiants sont des Tziganes, pareil à Paris. « Ils viennent de Roumanie, de Hongrie, ils sont rejetés partout. Ils sont très souvent analphabètes, et souffrent de problèmes de santé criants. Les Roms ont une espérance de vie de 15 à 20 ans de moins que nous à cause de leurs conditions de vie. »

Évidemment, précise Jean Marc Turine, il a des amis roms qui ont un boulot, qui parlent français, et dont les enfants vont à l’école. « Mais dans l’ensemble, ce sont des citoyens de seconde zone en Europe », s’insurge-t-il.

Depuis plus de 30 ans, la question tzigane n’a cessé de le hanter. Au fil des ans, ce globe-trotteur a multiplié les enquêtes sur le terrain en Roumanie, en Hongrie, en France. À partir des témoignages recueillis, il a produit des heures et des heures d’émissions radiophoniques pour France Culture, puis pour la RTB à Bruxelles. Il a aussi signé en 2004 un essai à saveur journalistique et sociologique, Le crime d’être Roms (Golias).

L’idée d’écrire une fiction nourrie de la somme de ses recherches sur les Tziganes le taraudait depuis longtemps. Après avoir signé deux romans dont Foudrol (Esperluète), inspiré de la vie de son grand-père dans les tranchées pendant la guerre de 1914-1918, et consacré un récit à l’auteure de L’amant dont il était un ami proche, 5, rue Saint-Benoît, 3e étage gauche, Marguerite Duras (Metropolis), Jean Marc Turine s’est lancé à corps perdu dans l’écriture de La Théo des fleuves.

En vain, dans un premier temps. Son manuscrit a été refusé par 17 ou 18 maisons d’édition en France et en Belgique. Résultat : l’histoire de Théodora a d’abord vu le jour sous forme de feuilleton-fiction de cinq heures sur les ondes de France Culture, en 2010.

L’auteur a ensuite remisé son manuscrit originel dans ses cartons et s’est envolé pour le Viêtnam, sur les traces de victimes de la dioxine. Il en a tiré des documents radio et filmés, puis un livre en 2014, Liên de Mê Linh.

Mais Théodora, avec sa somme de souffrances et son désir d’affranchissement, n’avait pas dit son dernier mot. Dans l’imaginaire de Jean Marc Turine, elle continuait de l’appeler. Il s’est remis à l’ouvrage, a réécrit et réécrit son manuscrit… pendant quatre ans.

Ce qu’il nous offre finalement, c’est un roman très dur, dans lequel les souvenirs de l’héroïne alternent avec des scènes actuelles qui montrent l’état déplorable dans lequel vivent les Roms, jeunes et moins jeunes, qui l’entourent. Mais c’est aussi un roman poétique, empreint d’un grand lyrisme, bercé de lumière. Il en ressort une tendresse palpable envers Théodora et son peuple.

Toutes les vies sont équivalentes
« Nous sommes huit milliards de personnes sur la terre, et pour moi, toutes les vies sont équivalentes, insiste l’écrivain. Un pape, un président, un premier ministre, sa vie n’a pas plus de valeur qu’un Tzigane, ou qu’un paysan qui cultive son champ au Zimbabwe, au Népal ou en Wallonie… »

Pour lui, écrire se résume à ceci : « J’essaie de dire ce que des gens diraient s’ils avaient la possibilité de le dire. J’essaie de me mettre à leur place et de parler pour ces personnes. Je suis avec elles totalement, en empathie complète. »

À ses yeux, s’il n’y a pas d’engagement, de positionnement par rapport au monde qui nous entoure, ce n’est pas la peine d’écrire. « Il y a des poètes magnifiques, dit-il, comme Prévert ou Raymond Devos : quand on analyse ce qu’ils ont écrit, ce n’est que du politique, par l’imaginaire, pas du tout d’une façon réaliste… Mais s’il n’y a pas de conscience politique, s’il n’y a pas le constat du quotidien insupportable, s’il n’y a pas d’état du monde, il n’y a pas d’écriture pour moi. »

L’indignation le nourrit absolument comme écrivain, comme être humain. « C’est ma motivation première : l’indignation par rapport à l’état des choses, à ce qu’on fait subir aux gens, en s’attaquant à leur dignité. »

Jean Marc Turine sera en conférence le 10 avril à la Délégation générale Wallonie-Bruxelles à Québec, dès 17 h. Le 11, l’auteur sera à Montréal pour répondre aux questions du journaliste Jean-Benoît Nadeau à la BAnQ, à 17 h.

La Théo des fleuves

Jean Marc Turine, Esperluète, Noville-sur-Mehaigne (Belgique), 2017, 224 pages

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