«La vie en gros»: deux poids, deux mesures

Pas « personnes obèses », pas « personnes en situation de surpoids », encore moins « personne souffrant d’embonpoint ». Le journaliste Mickaël Bergeron choisit d’arracher des mains et de la bouche de ceux qui l’ont chargé de venin le mot « gros ». Il était plus que temps de leur reprendre ce qui lui appartient en propre.

« Cette réappropriation n’efface pas les nombreuses cicatrices liées à toutes les fois où ce mot a servi à me ridiculiser, à m’insulter, à me diminuer », écrit-il dans le second chapitre de son essai La vie en gros. Regard sur la société et le poids, « mais il y a un certain plaisir à faire un pied de nez à ces personnes qui l’emploient comme une injure. »

« Le seul bémol que j’apporterais, c’est que je sais qu’il y a des personnes grosses qui sont encore insultées par ce mot », précise-t-il en entrevue. Il aurait évidemment horreur de les blesser. « Mais j’encourage les gens à l’employer, parce que tout le vocabulaire autour du poids est négatif. Le mot qui est le plus neutre, c’est gros, parce qu’il est, à la base, simplement descriptif. »

À la fois pamphlet contre la grossophobie, plaidoyer pour la diversité corporelle, journal du dégoût de soi d’un trentenaire n’ayant jamais vraiment connu la minceur et inventaire des préjugés qui suivent les personnes grosses, La vie en gros est en son coeur le récit d’un paradoxe : celui d’une existence à la fois vécue dans l’invisibilité et dans l’impossibilité d’échapper au regard d’autrui. N’être que très rarement objet de désir, mais être toisé par la caissière d’un dépanneur où l’on a été délégué par les amis pour acheter des croustilles et des boissons gazeuses.

« J’ai longtemps pensé que c’était moi, le problème, et que tant que je ne perdrais pas de poids, je ne pourrais pas faire autre chose dans la vie, que je ne pourrais pas développer une carrière », confie celui qui oeuvre dans la salle de rédaction du Soleil et qui tient une chronique dans Voir. « Je pensais que j’étais un fardeau pour mes amis, même s’ils ne m’ont jamais fait sentir comme ça. Ça a été là toute ma vie et ça revient encore parfois. Pas à temps plein, mais il y a des événements qui font remonter ça à la surface. Il y a tellement eu d’occasions où j’ai eu l’impression que je ne valais rien, que j’ai fini par intérioriser [cette haine]. »

Il était une fois un homme de 36 ans qui aimerait se voir davantage dans le miroir que lui tendent les médias et la culture populaire, mais qui aimerait aussi qu’on cesse enfin de rire sans vergogne de ceux qui se sentent déjà de trop. Mickaël Bergeron soupire lorsque nous lui décrivons la parodie de Gaétan Barrette en pachyderme éternellement à bout de souffle que propose une émission de radio satirique qu’il ne connaissait pas.

« Je pense qu’on peut rire de tout, je pense qu’il y a de bonnes blagues à faire sur le poids de manière générale, mais le bruit d’un éléphant ou d’un camion qui recule, c’est tellement usé. On dirait qu’on pense que c’est en humiliant un gros qu’on va le pousser à se prendre en main. Ça arrive tellement souvent qu’on dénigre des gros devant moi sans penser que je pourrais me sentir visé. C’est comme si on faisait des blagues d’un racisme incroyable devant des Noirs en pensant les faire rire. »

Le bon gros et le mauvais gros

Comme il existe dans l’imaginaire populaire un bon pauvre et un mauvais pauvre (le premier est une victime du sort, l’autre un tire-au-flanc chronique), il y aurait aussi dans l’imaginaire populaire un bon et un mauvais gros. Le premier passe ses journées au gym et n’avale que des bok choy vapeur ; le second se gave de hot-dogs derrière son ordinateur, du matin au soir. Au coeur d’une époque proclamant que le pouvoir loge entièrement dans le vouloir, la personne grosse n’aurait qu’à fournir les efforts nécessaires pour maigrir.

« On est dans une société où il faut être performant en tout, rappelle Mickaël Bergeron. Cette idée très néolibérale qui veut qu’on récolte ce que l’on sème, elle joue sur le regard qu’on pose sur les gros, alors qu’il y a des mécanismes qui font que des gens s’en sortent mieux que d’autres, il y a des mécanismes qui privilégient certaines tranches de la population. Les structures sociales jouent sur le poids. La lutte contre la grossophobie, c’est sûr que ça s’inscrit à contre-courant d’une société qui pense qu’on est tous complètement responsables de tout ce qui nous arrive. »

Entre des chapitres très quotidiens dressant la liste des écueils que rencontrent les personnes grosses qui souhaitent dénicher des vêtements minimalement élégants convenant à leur corps, le journaliste martèle à grand renfort de statistiques et d’études qu’une personne grosse n’est pas forcément malade, et que la mesure de son tour de taille ne dit pas tout au sujet de son état de santé. Le dédain qu’affichent certains médecins assimilant tous les bobos que vit une personne grosse à sa corpulence compose d’ailleurs certains des passages les plus troublants de La vie en gros.

Toutefois, ce sont les confidences très intimes que déballe le diariste au sujet de son désir que des mains affectueuses se déposent sur sa poitrine qui témoignent avec le plus de dureté de la violence de cette très stricte, et hégémonique, conception de la beauté que cimentent les magazines, la mode ou Instagram (un réseau social qui, cela dit, est devenu un puissant instrument pour le mouvement body positive).

« C’est l’un des impacts du poids dont on n’ose pas parler, parce que ça peut être vu comme humiliant. Tu sais, c’est un des trucs les plus gênants qu’on puisse dire devant une autre personne, qu’on ne reçoit jamais d’amour parce qu’on est gros. » La honte devrait pourtant reposer sur les épaules de ce monde qui ne voit la beauté que là où on lui dit qu’elle se trouve.

La vie en gros. Regard sur la société et le poids

Mickaël Bergeron, Somme toute, Montréal, 2018, 248 pages

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