Le dévoilement pudique du grand Michel Rivard

Son nom est Michel Rivard, et ceci est le livre-disque du « théâtre musical » qui explique pourquoi. Ça s’intitule L’origine de mes espèces et c’est présenté par lui tout seul à La Licorne à partir du 2 avril. Entrevue-confession.

« Né à Montréal d’une famille normale » sont les premiers mots du grand Flybin dans la chanson Tout va bien, qui ouvre l’album Un autre jour arrive en ville, le troisième album de Beau Dommage, paru en 1976. On ne se méfiait pas de ces mots-là. Tout va bien, ça voulait dire que tout allait bien. À tout le moins « le goût de croire que tout va bien ». Et la famille normale ? Aussi normale qu’on peut l’imaginer quand le père est un acteur bien connu du petit (alors très petit) écran. Famille normale et un peu spéciale, tout au plus. Sans histoire, comprenait-on. À tort. Un peu beaucoup à tort.

« Normale, c’était vraiment pour la rime », rigole Michel Rivard, 43 ans après la chanson et 67 ans après sa naissance. « De père inconnu », consignait le registre paroissial, en 1951. Inconnu, l’acteur bien connu ? Anguille sous garnotte de driveway, squelette dans le sous-sol fini, mystère, boule de gomme et toutes ces sortes de choses. Mais encore ? « Comme je le dis dans le chapitre qui s’intitule “Ça se passe dans la cuisine”, j’ai toujours été “nul en calcul”, alors en 1969, quand mes parents m’ont finalement avoué que j’étais né hors mariage, j’ai juste dit “OK c’est cool” et je suisretourné au sous-sol écouter l’album blanc des Beatles… » En sautant Revolution #9, précise-t-il.

N’empêche que, mine de rien, craquelure il y eut dans le continuum espace-temps, et l’on sait depuis Star Trek que la brèche peut s’ouvrir, qu’on peut tomber dedans et se retrouver de l’autre bord. Dans Tombé du ciel, Michel écrit : « Je suis tombé du ciel / pas voulu pas prévu / un accident de l’amour / une bévue. » Vous me direz, c’est quasiment normal, ça arrivait fréquemment à l’époque, et ça donnait le plus souvent des mariages forcés et des conjoints pas bien agencés : chaque famille a une histoire du genre. Et chaque famille a son mononcle alcoolique, des attouchements du jour de l’An, c’est le portrait moins reluisant derrière le beau portrait. « Au départ, c’était un peu ça, le projet, parler de mon enfance et de mes parents, de ce doute persistant quant à mon origine. Et puis quand ma mère est morte, il y a quatre ans, j’ai fait des découvertes… »

Le mystère s’épaissit

Dans les photos de famille, une découpure de revue : un autre jeune inconnu bien connu, acteur aussi. Le doute qui croît, les croyances qui s’étiolent. Michel est-il bien le fils de ce père qui ne lui ressemble tellement pas (de visage) mais qui est pas mal comme lui à d’autreségards ? Le mystère s’épaissit commela brume d’un film noir. Questions, indices, témoins interrogés, tests d’ADN. Je ne vous dirai pas comment ça finit, ou alors si, mais au grand-angle : ça finit par un peu de clarté, un peu de calme, et surtout par L’origine de mes espèces, « théâtre musical en solitaire », une heure quarante de monologues et de chansons liées par un fil narratif serré, efficace, drôle et bouleversant, où tous les talents de Michel Rivard font équipe.

« Je me suis demandé si mon histoire pouvait intéresser quelqu’un d’autre que moi et mes proches. J’ai essayé quelques-unes des chansons au Verre Bouteille, et auprès d’amis, et je me suis rendu compte assez vite que ça réveillait chez les gens la part un peu enfouie de leur propre histoire. » Comme quoi toutes les familles dites normales sont dysfonctionnelles par définition. « Je pense que je vais m’en faire conter beaucoup, des histoires de familles qui recoupent la mienne… » Il rit comme on dessouffle un ballon : soupir de soulagement et grande respiration à la fois. « Ça m’a allégé de tout un bagage. Ça ne résout pas tout. Rien n’est jamais vraiment résolu. »

N’empêche que le détective privé Michel Rivard mène formidablement son enquête. Son art de raconter n’a jamais été plus maîtrisé, les chutes de chaque « chapitre » sont plus que saisissantes, et l’on se surprend, à la lecture du livre-disque, à vite parcourir les dernières pages pour savoir ce qui arrive. C’est la première fois, constatai-je, que je lisais du Michel Rivard avant de l’écouter. Sur scène, j’en suis déjà certain, l’attention sera constante, et l’on vivra le suspense, un vrai suspense, même pas artificiel. Le suspense de la vraie vie. Tout ce qui fait que Flybin est Flybin lui sert, sa sensibilité, ce mélange fin de détails craquants et d’élégance dans le maniement du phonème, sa pudeur de toujours (pas un seul nom de famille, ce n’est surtout pas du déballage de linge sale), sa volonté de justesse de ton et d’émotion.

Le moment idoine

« Je pense que c’était le moment pour moi d’aller là. Créer une “œuvre”, sans aucune prétention, où je ferais tout ce que je suis capable de faire. Tout ce que j’aime faire dans la vie : j’aime écrire, j’aime chanter, j’aime composer, j’aime jouer, j’aime être mis en scène, j’aime parler au monde, j’aime faire rire, j’aime toucher les gens. Qu’est-ce qui rassemblerait tout ça ? Qu’est-ce que je pourrais faire longtemps, un peu comme Springsteen à Broadway ? Mon histoire de famille répondait à tout ça. »

Astres alignés, âge propice, concours de circonstances, évolution de l’industrie du spectacle, toutes les raisons étaient bonnes, surtout conjuguées. « J’éprouvais une grande lassitude par rapport au cycle écriture-enregistrement-promo-tournée. J’avais en dedans des vérités qui voulaient sortir, et il s’est trouvé que ma mère est morte, et qu’il a fallu plonger dans les vieux papiers et les vieilles photos, et que ma blonde m’encourageait vraiment fort à tout raconter. Je me suis fait aider par une autre gang que ma gang. Pour me mettre un peu plus en danger. »

Les arrangements ont été créés « de chaque bord de la table » avec Philippe Brault, et Vincent Legault des Dear Criminals assurera les guitares lors des représentations. Alexia Bürger a contribué à la dramaturgie, changeant de place des « morceaux de puzzle », réduisant ce qui devait être réduit. « C’est mon “théâtre musical en solitaire”, comme je dis, mais c’est aussi leur expertise qui rend ça possible. »

Petite fébrilité dans le ton, petite fêlure dans le timbre, Michel mesure, à force d’en parler, ce qui s’en vient : c’est tout juste s’il ne teste pas l’épaisseur du plancher pour être bien sûr que ça va tenir. « Je me demande quelles seront les réactions de mes enfants : ils ont entendu des bouts de tounes, n’ont pas lu le livre. Mais c’est plus de la curiosité que de l’appréhension : j’ai hâte de voir ce que ça va provoquer. J’espère juste une chose : que les gens vont vraiment comprendre que j’ai aimé mes parents, et que mes parents m’ont aimé. Beaucoup. Je n’ai manqué de rien, et surtout pas d’amour. Tout ce qui a manqué, c’est qu’ils se regardent amoureusement l’un l’autre, et ce n’est pas sans conséquence. C’est à eux et à mes enfants que je dédie L’origine de mes espèces. »

Extrait de «L’origine de mes espèces»

[embedded content]

L’origine de mes espèces

« Théâtre musical en solitaire » de Michel Rivard, à La Licorne du 2 au 18 avril. Livre-disque édité par Spectra Musique, disponible à partir du 5 avril.

Contenu similaire