Le Royaume-Uni se dirige-t-il vers un «soft Brexit»?

« En Europe, une négociation n’est jamais terminée tant que la dernière heure n’a pas sonné », me disait un courtier de la City il y a deux mois à peine. Il aurait pu ajouter que rien n’est jamais réglé tant que l’échéance n’a pas été reportée à au moins deux reprises. Mercredi dernier, le Parlement de Westminster a voté à une voix de majorité pour un second report de l’échéance de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, fixée pour l’instant au 12 avril.

Au moment où ces lignes étaient écrites, la première ministre Theresa May avait demandé à l’Union européenne un report jusqu’au 30 juin. Faute de faire adopter l’accord qu’elle a négocié avec Bruxelles, elle pourrait cependant être forcée d’accepter un report de plusieurs mois lors du sommet européen qui se tiendra mercredi. Dans les deux cas, les Britanniques devront lancer les préparatifs des élections européennes du 25 mai prochain. Quitte à les annuler en cours de route.

Négocier avec l’opposition

À moins d’une semaine de la date formelle de sortie et devant son incapacité à convaincre les plus radicaux de son parti, la première ministre a donc dû se résoudre à ouvrir des pourparlers avec le chef de l’opposition, Jeremy Corbyn. C’est cette démarche nouvelle qu’elle devrait d’ailleurs invoquer mercredi pour obtenir un report. Celui-ci ne pouvant qu’être conditionnel, dit-on à Bruxelles, à la tenue d’une élection générale, d’un second référendum ou à une nouvelle démarche destinée à dégager une majorité parlementaire favorable à l’accord de retrait.

Sans parvenir à une entente, Theresa May et Jeremy Corbyn auraient abordé dans leurs discussions la délicate proposition d’un second référendum. Peu importe que le chef travailliste devienne « la sage-femme » du Brexit, a déclaré cette semaine le procureur général Goeffrey Cox. « L’important, c’est que le bébé vienne au monde. » Il était temps, s’est-on discrètement exclamé à Bruxelles, où l’on a toujours rêvé de voir Theresa May tourner le dos aux « hard Brexiters » de son parti pour tendre la main aux travaillistes partisans d’un « soft Brexit » et d’une union douanière avec l’Europe.

Soumise au vote des parlementaires, l’idée d’une union douanière est passée à trois voix seulement d’obtenir le soutien de la Chambre cette semaine. À mi-chemin entre la participation au marché unique (comme la Norvège) et un simple traité de libre-échange (comme le Canada), le Royaume-Uni se retrouverait bizarrement dans la position de… la Turquie ! Mais surtout, il devrait abandonner son droit de négocier de nouvelles ententes de libre-échange avec d’autres pays. Ce qui apparaît comme le pire des scénarios pour les plus libéraux des conservateurs qui souhaitent justement que Londres reprenne sa liberté et noue des accords de libre-échange avec l’Australie, les États-Unis et la Chine.

Même le responsable des pages économiques du quotidien The Guardian, Larry Elliott, n’y voit pas vraiment d’avantages pour une économie comme celle du Royaume-Uni d’abord orientée vers les services. Sans compter qu’une union douanière ne supprimerait pas entièrement les contrôles à la frontière entre l’Ulster et la République d’Irlande. Pour nombre d’observateurs, le ralliement de Theresa May à cette option signerait la « victoire totale de Bruxelles ».

Le Parlement contre le peuple

Comment expliquer que celle qui soutenait en 2017 qu’une sortie sans accord serait préférable à un mauvais accord semble aujourd’hui prête à renverser la formule ? La chroniqueuse du quotidien The Telegraph Juliet Samuel voit dans le chaos parlementaire des dernières semaines une tentative de « revenir sur le résultat du référendum ». Ce chaos montre, de plus, écrit-elle, l’incapacité des parlements à négocier sérieusement de tels traités internationaux qui ne peuvent se traiter qu’au niveau des exécutifs.

Pour plusieurs, ces cafouillages ne sont pas étrangers à une tradition parlementaire qui a toujours été réfractaire à l’appel direct au peuple que symbolise le référendum. Certains « sages » de la Chambre des lords n’ont pas manqué de souligner cette contradiction. Ancien chancelier, lord Nigel Lawson estime que le Royaume-Uni « paie le prix de ne pas avoir de Constitution écrite ». Selon lui, la fracture actuelle entre le Parlement et le peuple pourrait pousser une partie des électeurs à croire qu’ils « ne peuvent plus faire confiance » à ce dernier.

Dans une conjoncture normale, un tel blocage aurait inévitablement débouché sur des élections générales. Mais il est loin d’être certain qu’un scrutin trancherait le noeud gordien. Les sondages n’annoncent en effet aucune victoire décisive d’un des deux grands partis. Le résultat pourrait être rendu encore plus confus par l’entrée dans la course d’un nouveau parti pro-Brexit et la récente scission de sept députés travaillistes (The Independant Group) qui dénoncent un parti noyauté par l’extrême gauche.

Certains ne voient dans les discussions avec Jeremy Corbyn qu’une nouvelle tactique destinée à mettre le caucus conservateur au pied du mur et à forcer les plus radicaux à approuver l’accord de sortie. Comme le souligne The Economist, il arrive parfois que les meilleurs compromis ne satisfassent personne. À moins qu’il s’agisse de gagner du temps. Si d’aventure les Britanniques devaient participer à l’élection européenne du 25 mai, celle-ci pourrait prendre l’allure d’un second référendum implicite sur l’appartenance à l’Union. Il n’est pas certain non plus que l’intérêt de Bruxelles soit de voir les eurosceptiques britanniques venir renforcer les rangs des Hongrois, des Polonais, des Italiens et des Français. Même pour quelques mois.

On sait que la Commission européenne a tenu la dragée haute aux Britanniques tout au long des négociations. On l’a même soupçonnée de vouloir punir Albion, alors que les observateurs sont unanimes à souligner le manque de préparation et les maladresses de Theresa May. Qui sait si la prochaine Commission, qui pourrait devoir composer avec un Parlement plus eurosceptique, sera aussi intransigeante. Surtout si entre-temps un autre leader conservateur a succédé à Theresa May…
 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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