Le système Orbán

À deux mois des élections européennes, le premier ministre de Hongrie, Viktor Orbán, apparaît comme le leader d’une Europe opposée à l’immigration et au fédéralisme européen. Simple représentant d’une droite autoritaire ou d’un véritable mouvement qui veut redonner sa place à une Europe centrale méprisée ? Le Devoir est allé prendre le pouls de ce petit pays. Premier texte de trois.

Le 12 décembre dernier, Adrien Beauduin manifestait devant le parlement à Budapest contre les nouvelles lois du travail. Après avoir goûté à la matraque et au poivre de Cayenne, cet étudiant belgo-québécois s’est retrouvé coincé entre deux feux. Après une nuit au poste — à deux pas des anciens quartiers généraux des nazis et des communistes hongrois, précise-t-il —, il s’est retrouvé accusé de « violence en réunion contre les forces de l’ordre ».

« J’ai trouvé ça moins drôle lorsque j’ai compris que j’étais passible de deux à huit ans de prison », dit celui qui prépare un doctorat sur les mouvements anti-immigration en Europe centrale. D’ailleurs, précise-t-il, en Hongrie, il n’y a pas eu de mouvement populaire contre l’immigration. C’est le gouvernement de Viktor Orbán qui a profité de la crise migratoire pour se faire réélire.

Quatre ans après la crise qui a vu les migrants camper devant la gare de Nyugati en attente d’un départ pour Vienne ou Berlin, la question migratoire est toujours présente. À deux mois des élections européennes, le pays est couvert des portraits peu avenants du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et du milliardaire hongro-américain George Soros. Les affiches dénoncent les dangers que feraient peser les plans de Bruxelles pour l’immigration sur la sécurité de la Hongrie. Cette campagne qui aurait coûté 30 millions d’euros a fait sortir Bruxelles de ses gonds. Il n’est donc pas exclu que Fidesz, le parti de Viktor Orbán, soit bientôt suspendu du PPE, qui regroupe des partis de droite et du centre au Parlement européen.

Chez nous, il n’y a pas eu de révolution. Les communistes ont profité des privatisations et s’en sont mis plein les poches. Tout a été vendu aux multinationales !

Dans un pays qui ne souffre pas des maux de l’immigration, mais bien de l’émigration, cela fait quatre ans que Viktor Orbán surfe sur le sujet, dit l’historien Stefano Bottoni. « Il faut reconnaître qu’il a été le premier à voir venir la crise migratoire. Son premier discours sur le sujet date de l’attentat contre Charlie Hebdo. Quand les migrants ont campé à Budapest, Orbán a vite compris ce qui se passait alors que Bruxelles paraissait totalement dépassée. »

L’audace du hussard

C’est alors qu’Orbán s’est imposé en Europe comme le leader de tout un courant qui, de la Pologne à l’Italie en passant par le Danemark, souhaitait une politique plus ferme en matière d’immigration. Chroniqueur de l’hebdomadaire de droite Valasz, Balint Ablonczy a plusieurs fois interviewé Viktor Orbán. « Lorsqu’Orbán s’est élevé contre Merkel sur les migrants, il a représenté quelque chose dans lequel une bonne partie de l’Europe s’est reconnue, dit-il. Jamais la Hongrie n’avait exercé un tel leadership en Europe. Ce n’est pas vrai qu’on est un nazi parce qu’on s’oppose à l’immigration ! Mais, progressivement, cela est devenu malsain. Orbán est un personnage brutal pour qui toute forme de compromis est un échec. Pour lui, la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Comme le hussard hongrois, son audace peut aussi causer sa perte. »

S’il est une chose sur laquelle s’entendent les observateurs, c’est que l’Europe occidentale n’a jamais rien compris à la Hongrie. Qui sait, par exemple, que le chantre des démocraties dites « illibérales » (rebaptisées depuis « démocraties chrétiennes ») est un calviniste et que cette minorité a traditionnellement symbolisé les sentiments autonomistes hongrois face à un environnement catholique ? Loin d’être un épiphénomène, le nationalisme d’Orbán s’inscrit dans une longue lignée.

« Sous le communisme soft qu’a connu la Hongrie, ou “communisme à la goulash”, il n’y avait qu’un seul vrai tabou : le nationalisme, dit Ablonczy. C’est pourtant lui qui nous a permis de survivre. Alors, les frontières, on y tient. »

Ces frontières, Balint Botond les juges essentielles à la survie de ce petit pays à peine plus populeux que le Québec. « Chez nous, on déteste les communistes de père en fils », dit-il. Et pour cause. À Pécs, ses grands-parents furent torturés et son père emprisonné. Ce travailleur social devenu blogueur n’a jamais accepté que les anciens communistes se recyclent dans les partis de la gauche libérale. « Chez nous, il n’y a pas eu de révolution. Les communistes ont profité des privatisations et s’en sont mis plein les poches. Tout a été vendu aux multinationales ! À l’époque, la gauche contrôlait tout. Il n’y avait qu’une seule radio et un quotidien de droite. » Bref, l’inverse d’aujourd’hui.

Une partie du succès d’Orbán s’explique par l’échec de cette gauche libérale à diriger le pays. La gabegie sera telle qu’en 2006, le premier ministre Ferenc Gyurcsány devra reconnaître qu’il avait menti sur les chiffres de l’économie pour se faire élire. Lors de la crise de 2008, la Hongrie devra faire appel au Fonds monétaire international pour ne pas se retrouver en cessation de paiements. Il faudra moins de dix ans à Viktor Orbán pour rembourser ces 25 milliards de dollars et remettre l’économie sur la voie de la croissance, dit Balint Botond.

« Pour nous, l’avenir de la Hongrie s’inscrit dans la tradition nationale et non pas dans cet internationalisme dont nous bassinaient les communistes et dont Bruxelles nous rebat encore les oreilles. On veut bien de l’Europe, mais il n’y a pas d’identité européenne. »

Retrouver des repères

Avec des méthodes parfois inspirées de Vladimir Poutine, Orbán a dû reconstruire une bourgeoisie nationale, explique Stefano Bottoni. « Il n’avait aucune classe bourgeoise sur laquelle s’appuyer et a même renationalisé la compagnie d’électricité. Avec pour résultat que les entreprises hongroises ont souvent une odeur incestueuse. » La fille du premier ministre, Rahél Orbán, est dans le tourisme. Son mari, Istvan Tiborcz, dans les travaux publics. Le maire de la ville natale d’Orbán, Lorinc Meszaros, est devenu miraculeusement la cinquième fortune du pays.

Avec le rachat de plusieurs médias d’opposition et de tous les quotidiens régionaux, la question se pose de plus en plus de savoir si la Hongrie est toujours une démocratie. « Dans l’Empire austro-hongrois, il y avait un Parlement, mais c’est une monarchie autocratique qui décidait. Je ne vois pas beaucoup de différence », dit Gabor Horvath, qui dirige Nepszava, seul quotidien d’opposition du pays. Transfuge du Magyar Nemzet, il a été congédié sans préavis lors du rachat du journal après 28 ans de loyaux services. « Orbán veut même diriger les théâtres, les musées, les cirques et les fédérations sportives », dit-il.

Orbán a créé un régime hybride, dit plutôt Stefano Bottoni. « Un mélange de démocratie électorale, de clientélisme et d’autoritarisme », mais qui jouit d’un réel soutien dans la population.

Pour Balint Ablonczy, « Orbán a compris qu’après 40 ans de communisme, la Hongrie avait besoin de retrouver des repères. Le pays a beau avoir un régime autoritaire, les élections sont libres et je peux écrire ce que je veux. » Mais ce système brutal, fondé sur la loyauté personnelle plus que sur les institutions, ne pourra pas tenir à long terme, dit-il. « Il est plus solide que ne le croit Bruxelles, mais beaucoup moins que ne l’imagine Orbán. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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