L’école à la maison sera plus encadrée

Les parents de quelque 5200 enfants qui font l’école à la maison devront se plier à des règles plus sévères à compter de l’automne prochain. Élargissement des matières à enseigner, examens ministériels obligatoires, visite des élèves par des contrôleurs de l’État : Québec se donne les moyens d’éviter que des enfants soient privés du droit à l’éducation jusqu’à l’âge de 16 ans.

Selon ce que Le Devoir a appris, à peine 81 des 5189 demandes d’enseignement à la maison (1,6 %) faites par des parents pour l’année scolaire 2018-2019 ont été jugées non conformes, ce qui soulève la crainte que l’école à la maison devienne un « bar ouvert ». Plus de 5000 élèves sont tout de même désormais inscrits comme étant scolarisés à la maison et font en théorie l’objet d’une surveillance — même imparfaite, souligne-t-on à Québec.

 

Dans les faits, l’encadrement de l’école à la maison reste problématique pour des centaines ou des milliers d’enfants, estime le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge. Il avait critiqué sévèrement le projet de loi 144, adopté l’an dernier par le gouvernement Couillard. Le ministre Roberge a annoncé mercredi des corrections à ce qu’il considérait comme des lacunes majeures de cette loi visant à encadrer l’enseignement à la maison et les écoles illégales.

Selon nos sources, les nouvelles règles mises en place à la rentrée de septembre dernier, en vertu du projet de loi 144, laissent échapper des centaines d’enfants qui sont scolarisés à la maison. La majorité des « rencontres » de suivi avec les parents se font par téléphone, et non en personne. Les agents de suivi chargés de veiller au respect de la loi sont habitués à se faire raccrocher au nez par des parents.

Et jusqu’à récemment, le mot d’ordre était d’éviter de transférer des cas problématiques au Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) pour ne pas effaroucher les parents — le but étant d’éviter que des enfants disparaissent dans la nature, hors de l’écran radar de l’État. Depuis le 28 janvier 2019, de nouvelles dispositions encadrant la collaboration entre les commissions scolaires et le DPJ ont cependant été mises en vigueur, a souligné le ministre Roberge.

Reddition de comptes

Le ministre a décidé que les parents devront rendre des comptes de façon plus claire. Le Devoir a pu consulter une série de projets d’apprentissage rédigés par des parents qui font l’école à la maison. Certains sont bourrés de fautes d’orthographe ou de syntaxe. D’autres tiennent en une page écrite à la main. Et lorsque des parents se font demander comment ils estiment la progression scolaire de leur enfant, la réponse tient parfois en un mot : « Oui. »

« Le cadre législatif mis en place par nos prédécesseurs demeure largement insuffisant pour garantir que tous les enfants recevant l’enseignement à la maison ont accès à une formation de qualité », a dit le ministre Jean-François Roberge à l’Assemblée nationale.

 
Regardez la déclaration du ministre Roberge​

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Il compte ajouter des cours obligatoires pour que les enfants voient l’ensemble du programme de français, de mathématiques, de sciences, d’histoire et de géographie. Les évaluations ministérielles seront aussi obligatoires. De plus, les chargés de suivi du MEES ou des commissions scolaires devront aussi avoir accès aux enfants — en personne — pour s’assurer qu’ils connaissent bel et bien la matière.

Le gouvernement a aussi entrepris de croiser les données du ministère de l’Éducation et de la Régie de l’assurance maladie du Québec, « afin de détecter de potentiels enfants ne respectant pas leur obligation de scolarisation. L’exercice est d’ailleurs en cours en ce moment. Il revêt une importance particulière, sachant que des milliers d’enfants pourraient être dans cette situation inacceptable, selon les estimations fournies à mon ministère par différents experts et intervenants », a précisé le ministre.

Écoles religieuses

M. Roberge s’est défendu de cibler les écoles religieuses, notamment juives, qui ont été ciblées dans le passé (à tort ou à raison) pour leur manque de respect du régime pédagogique québécois. « Ces gens-là respectent les obligations, scolarisent leurs enfants, leurs enfants sont diplômés, ils prennent leur place dans la société québécoise, puis je veux faire attention de ne pas alimenter des préjugés. C’est extrêmement important de marcher sur la ligne ici, puis de ne pas alimenter des préjugés contre diverses communautés », a déclaré le ministre.

L’Association éducative juive pour l’enseignement à la maison, qui regroupe les parents de 2000 enfants, s’interroge néanmoins sur l’intention du gouvernement. « Les écoles illégales, ça n’existe pas, ça n’existe plus du moins dans notre communauté », a réagi Jacob Maman, directeur de l’Association.

 

Les vérifications du ministère indiquent bel et bien que la communauté juive se conforme aux objectifs de la loi, a révélé Le Devoir en juin dernier. Après deux ans de scolarisation à la maison, un premier groupe d’enfants de la communauté hassidique a passé avec succès les examens de fin d’année de la Commission scolaire English-Montréal. Les résultats sont encourageants, mais ils confirment qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire, selon les leaders de la communauté.

« On est un peu surpris du timing de l’annonce du ministre aujourd’hui, dit Jacob Maman. On est en plein milieu d’une année scolaire. On s’est pliés au projet de loi 144, tout semble bien se passer, et on nous revient avec un nouveau règlement. C’est un peu choquant, pour nous. »

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