L’école au coeur de la laïcité en France

« Les deux premiers fonctionnaires de l’État sont la nourrice et le maître d’école », affirmait déjà au XIXe siècle Victor Hugo. À travers les mots du héros des Misérables, l’ancien forçat Jean Valjean devenu Monsieur Madeleine, se profilaient déjà les débats qui allaient bientôt secouer l’école laïque française. Au moment où le gouvernement de la CAQ souhaite interdire le port de signes religieux aux enseignants, la question de la place de la laïcité à l’école est loin d’être nouvelle.

Pour la philosophe Catherine Kintzler, ce n’est pas un hasard si, au Québec, les enseignants se retrouvent au coeur d’une telle controverse. Car l’école publique a toujours eu partie liée avec la laïcité. En France, l’école fut d’ailleurs laïque avant l’adoption de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Professeure émérite à l’Université Lille III, Catherine Kintzler a été de tous les combats pour la laïcité. À cette nuance près que l’auteure de Penser la laïcité (Minerve) s’est élevée à la fois contre les communautarismes qui cherchaient à amoindrir la laïcité de l’État et contre le « laïcisme » qui cherchait à en étendre les règles à la société civile.

« L’école est consubstantielle à la laïcité, dit-elle. Car l’école est un lieu où chacun est appelé à construire sa propre autorité. Un lieu qui exclut donc les croyances et toute autorité transcendante. C’est pourquoi on ne peut pas se présenter à l’école en disant “ je ne crois qu’à un seul livre” ou “ ce livre contient la vérité”. À l’école, il n’y a pas de vérité préétablie. On peut être croyant, mais personne ne dit jamais “je crois”. D’où l’incongruité d’y porter un signe religieux. Surtout quand il s’agit du maître. »

« Un pas de côté »

Il y a évidemment des croyants à l’école, et les enseignants ne font pas exception, reconnaît Catherine Kintzler. Mais la démarche même du savoir suppose, dit-elle, qu’on laisse ses croyances à la porte. « À l’école, personne ne peut m’enjoindre de croire que la pression augmente avec l’altitude. Ce qui est évidemment faux. Mais on ne peut pas non plus m’enjoindre de croire le contraire, même si c’est vrai ! Il faut le comprendre en refaisant les expériences de Pascal au Puy de Dôme. La construction d’une connaissance demande que l’on rompe avec toute autorité extérieure. Le savoir est par essence laïque. Il exclut les croyances, les autorités transcendantes. Même si celles-ci peuvent être un objet d’étude. »

Selon la philosophe, il en va aussi de la conception de l’identité des individus. « L’école est là pour enseigner aux enfants qu’ils ne sont pas assignés à une identité, à une religion ou à une croyance. C’est pourquoi l’école demande à tous « un pas de côté », et à plus forte raison lorsqu’on est enseignant. « Le professeur ne peut pas enseigner du haut ou au nom d’une appartenance ou d’une croyance. Il est exclu que le professeur s’assigne lui-même d’avance à une position qui laisserait penser qu’il encouragerait certains élèves ou certaines opinions et en découragerait d’autres. Le professeur doit être l’exemple même de cette émancipation. »

La construction d’une connaissance demande que l’on rompe avec toute autorité extérieure. Le savoir est par essence laïque. Il exclut les croyances, les autorités transcendantes.

 

Selon Catherine Kintzler, si, pour savoir, il faut absolument passer par le doute, ce doute n’a cependant rien à voir avec le relativisme. Notamment, celui de ceux qui affirment que le sens du voile islamique dépend de celui qui le porte.

« En fait, on s’en fiche de la raison pour laquelle une enseignante dit vouloir porter le voile. On n’a pas à sonder les reins et les coeurs de chacun. Le voile a un sens indépendamment de celui que je me plais à lui donner. Le signe ne dépend pas de son émetteur, mais de la façon dont il est perçu. »

Le fossé anglo-américain

Catherine Kintzler n’est pas sans constater le fossé qui sépare cette façon de penser de celle qui prévaut dans le monde anglo-américain, où la laïcité dite « à la française » est généralement dénigrée. Cela tient d’abord à l’histoire, dit-elle. « Contrairement aux Américains, nous avons été confrontés à une religion hégémonique où l’Église réglait la vie, les moeurs et l’état civil. D’où l’idée qu’il faut non seulement protéger la liberté de conscience, mais aussi protéger l’État des religions. Les Américains ont plutôt tendance à protéger les religions de l’État. »

Pour la philosophe, en Amérique, on ne comprend pas toujours qu’il importe aussi parfois de protéger l’individu de sa « communauté ». Elle cite l’exemple des Italiens qui se réfugiaient en France au milieu du siècle dernier. Ils fuyaient Mussolini, mais aussi le poids de leur paroisse, des traditions et d’une certaine assignation. « Ce fut particulièrement libérateur pour les femmes, dit-elle, qui sont souvent assignées à certaines fonctions, à certaines tâches. Ce n’est pas sans raison que les filles aiment l’école. »

Comment l’État pourrait-il être laïque si les fonctionnaires, et à plus forte raison les enseignants, ne le sont pas dans ce qu’ils affichent ? se demande la philosophe. « Qu’on le veuille ou non, les fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions représentent l’autorité publique jusque dans leur façon de s’habiller. Un enseignant qui porte un signe religieux n’a pas dit un mot qu’il a déjà affirmé une croyance et un parti pris. Bien sûr que, dans la réalité, il y a toujours des partis pris. Mais essayons de les combattre et de les neutraliser. Et surtout, ne les affichons pas. Après tout, nous vivons dans un monde de symboles. »

Le consensus français

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