Les 40 ans de Starmania: «Make Monopolis Great Again»

Que faire face à la crise climatique ? Le milliardaire et candidat à la présidence de l’Occident (!) Zéro Janvier a un plan infaillible pour les citoyens de sa capitale, Monopolis. Un plan simple, simple. « Lorsque nous aurons vidé le fond des mers / Nous serons prêts à vivre ailleurs que sur Terre », chantait Étienne Chicot lors de la première de l’opéra rock Starmania, il y a près de 40 ans, le 10 avril 1979 au Palais des congrès de Paris. Le défunt acteur français donnait alors chair au personnage incarné sur disque par Claude Dubois.

Le reste de l’horrifiant programme politique de ce despote raciste, comme énoncé dans une pièce méconnue intitulée « Le meeting de Zéro Janvier », est à l’avenant : « Pour enrayer la nouvelle vague terroriste / Nous prendrons des mesures extrémistes / Nous imposerons le retour à l’ordre / […] Sous la loi martiale. » Make Monopolis Great Again ? Quelque chose comme ça, oui. « Assurons d’abord la survivance de la race blanche / Je suis pour l’Occident l’homme de la dernière chance. »

Ne resterait plus qu’à ajouter à cette déclinaison d’alarmants projets celui d’un mur à construire afin que les figures du businessman-qui-aurait-voulu-être-un-artiste et celle de Donald Trump (qui a longtemps fréquenté avec l’assiduité d’un artiste les plateaux de talk-shows américains) se confondent parfaitement. Zéro Janvier n’était-il pas d’ailleurs flanqué d’une star déchue, Stella Spotlight, au sourire aussi forcé que celui de Melania ?

« C’est cliché de constater que ça parle encore d’aujourd’hui, mais c’est fou comment ça parle d’aujourd’hui, s’exclame la professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair. Une oeuvre s’explique souvent par ce qui vient avant, alors que Starmania s’explique par ce qui vient après. Il y a là-dedans tout le désarroi d’une génération qui est exprimé avant que la génération elle-même l’exprime, avant l’échec référendaire de 1980, avant Reagan, avant la récession, avant le néolibéralisme. »

En Angleterre, les Sex Pistols hurlent dès la fin de 1977, sur leur album Never Mind the Bollocks, contre l’horizon bouché qui les attend (« No future for you »), pendant qu’en studio en 1978, puis sur scène en 1979, Daniel Balavoine (Johnny Rockfort, le chef des Étoiles noires) vitupère sa Banlieue Nord, là où il n’y a « pas de passé, pas d’avenir ». Peut-être enfilerait-il aujourd’hui un gilet jaune ?

« C’est un des paradoxes fondamentaux de l’oeuvre : le fond est punk, mais la forme ne l’est pas du tout, poursuit la professeure Boisclair. On oublie que c’est une oeuvre engagée à cause des chansons populaires, mais dans Starmania, on réhabilite les rejets, les poqués, les paumés. Ce sont eux qui sont valorisés, pendant que Zéro Janvier est la figure d’abjection. »

Le prophète Plamondon

Péril environnemental. Obsession sécuritaire. Exacerbation des ego à travers le filtre de la technologie. Colonisation par la logique du spectacle de toutes les sphères de l’existence. Avènement d’un monde postnational.

Prophétique, Luc Plamondon ? « Oui, mais je dirais surtout que Luc est un homme curieux, cultivé, qui lit beaucoup », souligne Fabienne Thibeault, interprète originale de la serveuse automate, qui fait paraître chez Flammarion Québec Mon Starmania, un recueil de souvenirs la création de la comédie musicale qui lui procurera ses plus impérissables succès (Le monde est stone, Les uns contre les autres, Complainte de la serveuse automate).

Le média est le message, écrivait Marshall McLuhan en 1964, et le parolier aux éternels verres fumés aurait, selon Mme Thibeault, puisé chez l’intellectuel canadien les germes de sa critique d’un petit écran qui promet l’ascension sociale à quelques êtres exceptionnels, investis d’un talent particulier. Le concours de chant qui donne son nom à l’opéra rock est après tout un télé-crochet façon Star académie ou La voix, des émissions où, ironiquement, le répertoire de Starmania ne meurt jamais.

« Il y a quelque chose d’assez effrayant dans le fait que des chansons dénonciatrices de ce star-système soient reprises dans un contexte où on glorifie ce même star-système, et que tout le monde applaudisse et avale ça sans rien dire », observe Alexandre Martel, réalisateur (Darlène d’Hubert Lenoir) et musicien qui montre sur scène, sous les traits livides de son alter ego Anatole, un antihéros qui n’aurait pas dépareillé le portrait désenchanté de Plamondon.

« Dans la version originale de Starmania, Ziggy veut devenir le premier danseur rock. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, être un danseur rock, mais il y a là-dedans pour moi cette quête de fraîcheur et de nouveauté absolue, de surprise toujours renouvelée, qui anime le star-système actuel. Être le premier danseur rock, c’est un peu comme vouloir être le premier rappeur, ou le premier chanteur métal de La voix, non ? »

Le personnage de Ziggy, jeune homosexuel dont la serveuse Marie-Jeanne s’enamourera, aura contribué, pense Fabienne Thibeault, à sortir les communautés gaies de la stigmatisation. « Je suis très fière que ce soit ma voix qui ait dit ces choses-là pour une des premières fois, confie-t-elle avec émotion au sujet d’Un garçon pas comme les autres. Je pense qu’elle était nécessaire, cette chanson. »

Des interprétations vécues

Au-delà de la pertinence des nombreux thèmes qu’il brasse avec prémonition (ainsi qu’avec une certaine dose de maladresse, de naïveté ou de confusion), c’est beaucoup grâce aux mélodies « à la fois amples, dramatiques et instantanément accrocheuses » (dixit Alexandre Martel) de Michel Berger que Starmania occupe toujours une place aussi importante dans l’imaginaire français et québécois. Des mélodies ayant permis à Nanette Workman, à Claude Dubois et à Daniel Balavoine de livrer certaines des performances les plus mémorables de leur vie.

Il y a [dans « Starmania »] tout le désarroi d’une génération qui est exprimé avant que la génération elle-même l’exprime, avant l’échec référendaire de 1980, avant Reagan, avant la récession, avant le néolibéralisme

Fabienne Thibeault parle d’« interprétations vécues », dont la puissance ne tient pas qu’à leur gymnastique technique, et qui supposent un minium d’expérience de l’adversité. « Une interprétation vécue, elle a des fragilités, elle est inoubliable en étant un peu imparfaite. Il circule en ce moment sur les réseaux sociaux la vidéo d’une gamine qui chante parfaitement bien Je suis malade. Mais comment peut-on faire chanter un pareil texte à une enfant ? Il y a des gens qui trouvent ça extraordinaire. Moi, ça me fait frissonner d’horreur. »

Qu’y a-t-il à retenir dans Starmania pour la nouvelle garde de musiciens québécois ? « L’ambition, répond Alexandre Martel, 30 ans. Depuis les années 1990, on se contente de juste jouer des tounes sur scène, sans mise en scène, sans costume, sans vision, et on dirait que maintenant, on voit plus grand. On s’autorise à viser le ciel en se disant que même si on ne se rend qu’à mi-chemin, au moins, on se sera rendu à mi-chemin. » On aura peut-être même pu s’arrêter en route pour danser à Naziland.

[embedded content]

Contenu similaire