Les belles espérances de Félix Dufour-Laperrière

Joseph a failli mourir. L’ébriété ordinaire, une bataille… Divorcé d’Emma, qui s’est lassée de ses promesses brisées, et père d’Ulysse, qui, lui, s’est détourné à force de colère et de chagrin, Joseph a compris qu’un recul est nécessaire. Le voilà loin de Montréal, seul dans une maison sur la côte. Pour bercer son corps et son esprit meurtris : la mer toute proche, et les souvenirs heureux de cet été passé en ces terres auprès d’Emma, naguère. Et la revoici, méfiante, lucide, mais pas indifférente. En toile de fond de ces retrouvailles incertaines : une seconde campagne référendaire aux mille promesses. Dans Ville Neuve, son premier long métrage d’animation, Félix Dufour-Laperrière fait résonner l’intime dans le collectif, et vice versa.

Flot pictural noir et blanc, avec toutes les nuances de gris entre les deux, Ville Neuve coule, aussi fluide que la marée en contrebas de la maison où est venu se réfugier Joseph. C’est d’une beauté, d’une singularité… « La mer, sa proximité, vient du fait qu’elle représente à la fois une ouverture et un seuil, et le film est rempli d’ouvertures et de seuils, confie le cinéaste. Quant à la fluidité de l’enchaînement, le cinéma d’animation que je préfère est celui qui met en présence des forces, qui convoque des choses, qui les assemble puis les fait vivre. Dans le film, les espaces de réalisme et d’onirisme sont contigus. La technique encre sur papier permettait des métamorphoses, des lavis, des disparitions, et tout ça était facilité par le recours au noir et blanc, qui rend possibles des superpositions irréalisables avec de la couleur. »

Origines littéraires

À l’origine du projet se trouve une nouvelle de l’auteur américain Raymond Carver, La maison de Chef (Chef’s House, du recueil Where I’m Calling From). Dans cette version, le protagoniste tente de recouvrer la sobriété et de déterminer qui il est sans l’alcool. Dans la relecture très libre de Félix Dufour-Laperrière, l’alcoolisme est présent, mais la quête identitaire est exprimée autrement ; elle est plus globale, empreinte d’absolu.

« J’ai conservé la maison isolée, la dynamique du couple… et une réplique », précise le cinéaste. Emma la formule vers la fin, à l’intention de Joseph : « Suppose que c’était notre première fois. Notre première rencontre, disons. Ça fait de mal à personne de supposer. Supposons que rien ne s’était jamais passé entre nous deux, avant. Tu vois ce que je veux dire ? »

Dans la nouvelle, Félix Dufour-Laperrière explique que l’issue est connue d’avance, en cela qu’autant l’homme que la femme savent d’office qu’entre eux, c’est fichu, et que quoi qu’ils fassent, ils ne parviendront pas à recoller les morceaux.

« Mais ils essaient quand même, ce qui confère au récit un côté tragique. Moi, j’ai voulu inverser ça. J’ai voulu faire en sorte que le sort n’en ait pas été jeté. En même temps, à la base, je ne suis pas quelqu’un de récit : mon bagage en animation ne se situe pas là. De telle sorte que j’ai d’abord écrit de longs récitatifs — des monologues — dont une partie s’est retrouvée dans le film. J’ai brodé un scénario autour de ça. »

Sous-texte politique

Ce qui se traduit, outre le changement de contexte et de ton, par l’ajout d’un volet politique. Lequel est partie intégrante de la trame puisque dans les espoirs d’indépendance — de séparation — d’une nation se mirent, en un splendide paradoxe, les espoirs de réunion des anciens époux.

Entre le micro et le macro s’opèrent jeux de miroirs et de correspondances… « Cette opposition entre les registres, oui, intimes et collectifs, je la souhaitais dès le départ ; c’était mon premier désir. Je ne voulais pas que les personnages représentent chacun un camp de la question référendaire, s’entend, mais simplement que les registres se répondent. »

Dans Ville Neuve, tant Joseph qu’Emma sont des souverainistes de la première heure. À l’instar de cette tristesse liée à leur mariage défait, ils portent en eux la déception de la défaite de 1980. Si elle demeure animée par une espérance prudente, et cela à tous égards, lui a tendance à se complaire dans la morosité. Là-dessus, on devine le cinéaste plus près d’Emma que de Joseph.

« Au-delà de l’enjeu constitutionnel, j’éprouve parfois le sentiment qu’au Québec, sous le vernis de la prospérité, il y a une immense paresse. Une fois que le plein-emploi ne sera plus d’actualité et qu’il n’y aura plus autant d’argent disponible partout, on se rendra compte qu’on est une société sans grandes ambitions. On a de l’argent plein les poches et aucun projet structurant. Avec des surplus budgétaires records, tout ce qu’on trouve à mettre en chantier, ce sont des viaducs, eux-mêmes sans ambition. »

Les mots des poètes

Or, de l’ambition, son film n’en manque pas. Sous un dénuement apparent couve une impressionnante virtuosité. Ponctuée de fulgurances évoquant de manière poétique, symbolique, les pensées de Joseph et d’Emma, l’image se fait volontiers lyrique. Cela, en un écho direct aux mots qu’ils choisissent avec soin, l’un et l’autre étant poètes.

Vers le commencement, puis à la toute fin, Joseph récite l’un de ses textes, qui prend valeur d’incantation : « Dans la campagne que tu traverses, je veille devant des heures pauvres. Les jours ramènent le territoire à la pluie qui l’embrasse. Dans la campagne que tu traverses, je veille devant les objets sombres, les lieux opaques, et le souvenir éclatant de ton visage. »

Robert Lalonde prêtant sa voix à Joseph, envoûtement il y a. Un autre instant de grâce survient lorsqu’Emma, impartie, elle, de la voix de la merveilleuse Johanne-Marie Tremblay, lit une de ses nouvelles en prose à son ex. Ce dernier la compare à une prophétie. Et pourquoi pas ? Joseph et Emma n’aspirent-ils pas à la réalisation d’un miracle, voire de deux, le premier intime, le second collectif ?

« J’ai conçu le film en paroles et en images : il y a ce qui est dit mais non montré, et ce qui est montré mais non dit. J’estime que la parole est aussi importante que l’image. Les personnages se libèrent par la parole. C’est peut-être ce qui fait que je suis un indépendantiste si convaincu : ma certitude que la langue, la parole, est essentielle pour sa dimension libératrice. Même dans l’intimité. De cheminer afin d’être capable de nommer les choses, de s’approprier une part du monde en la nommant, en la racontant, en en délimitant le territoire par des mots : pour moi, c’est essentiel. Fondamental. »

Une part de sacré

Dans cet entrelacs audiovisuel recherché, Félix Dufour-Laperrière faufile à un moment des plans tirés d’un autre film, qu’il reproduit en une mise en abyme. Emma et Ulysse assistent en cette occasion à une projection d’Andreï Rublev.

On en est au dernier chapitre du chef-d’oeuvre d’Andreï Tarkovski, celui où les habitants d’un hameau ayant survécu à la peste espèrent un renouveau qui passerait par la fonte d’une nouvelle cloche. Qui a vu le film se souviendra qu’on est alors témoin d’un acte de foi qui incitera Roublev à se remettre à peindre. On se doute bien que Félix Dufour-Laperrière a sélectionné ce passage à dessein.

« C’est pour moi un film fétiche. Les aspirations qui s’y déploient relèvent du sacré, se rapportent au sens de l’existence, au rôle de l’art… Je pense que les aspirations autant amoureuses que politiques sont à mettre en parallèle avec ces aspirations sacrées. C’est là un troisième registre, plus diffus. »

Fait intéressant, ce film fétiche n’est pas associé à Joseph, mais à Emma, qui confie à leur fils qu’il s’agit de son favori après le lui avoir fait découvrir. Là encore, on sent l’auteur derrière Emma, qui, en un geste de transmission quasi sacré justement, renforce cette idée de l’espérance, si prudente soit-elle, l’emportant sur la morosité.

Rare long métrage d’animation québécois destiné aux cinéphiles adultes, Ville Neuve suscite à terme éblouissement et réflexion. De conclure Félix Dufour-Laperrière : « J’ai hâte de voir comment les gens vont recevoir le film. Ça ne ressemble tellement à rien… » D’où cette singularité, d’où cette beauté.

Ville Neuve prend l’affiche le 12 avril.

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