Les diverses formes de laïcité dans le monde

Selon Micheline Milot, sociologue des questions religieuses, ce qui tente de se faire au Québec actuellement semble copier ce qui s’est passé il y a plus d’un siècle en France.

Le projet de loi sur la laïcité est déposé jeudi à l’Assemblée nationale. D’où vient ce principe ? Comment s’est-il appliqué dans le monde ? Et quel est le modèle suivi ici ?

Le Québec réaffirme sa laïcité en ce jour solennel, mais la laïcité, qu’est-ce que c’est ? « Ce n’est pas une opinion mais la possibilité d’en avoir une », résume joliment un document de l’Observatoire de la laïcité de France, organisme-conseil du gouvernement depuis 2013. Le rapporteur général, Nicolas Cadène, joint à Paris, reprend et complète la formule synthétique.

« On peut définir la laïcité ainsi, mais ce n’est pas que ça, dit-il. La laïcité, c’est le principe qui permet, vis-à-vis des convictions, la déclinaison des valeurs de la République française : liberté, égalité et fraternité. C’est d’abord la liberté de conscience et la liberté d’exprimer ses convictions, religieuses ou non, dans le respect de l’ordre public. C’est ensuite l’égalité de tous devant la loi et l’administration publique, quelles que soient leurs convictions ou leur religion. Tout cela concourt finalement à la citoyenneté commune, à la fraternité. »

Micheline Milot, professeure de sociologie de l’UQAM, spécialiste du sujet de l’heure, explique que cette idée très moderne remonte aux penseurs libéraux anglais du XVIIe siècle, notamment John Locke (1632-1704), qui voulait détacher le monde politique de la religion.

L’État de droit et des libertés individuelles s’est ensuite construit autour de ce concept fondamental de la modernité. Seulement, il y a la manière. Ou plutôt plusieurs manières de mettre en pratique cette position théorique.

La laïcité est un projet politique avant d’être un projet social. Avec ce principe, l’État s’émancipe de la tutelle du religieux pour confectionner des lois valables pour tous les citoyens.

« La laïcité est un projet politique avant d’être un projet social, explique la professeure Milot. Avec ce principe, l’État s’émancipe de la tutelle du religieux pour confectionner des lois valables pour tous les citoyens. Il peut donc y avoir une laïcité sans sécularisation forte. C’est le cas en Uruguay et au Mexique au XIXe siècle et en Turquie au XXe siècle. En France, en 1905, quand a été adoptée la loi de la séparation de l’Église et de l’État, la société n’était pas très sécularisée. »

E pluribus unum

La mise en oeuvre dépend souvent de l’emprise historique de la religion dans une société donnée. Les exemples les plus radicaux viennent des régimes totalitaires, comme l’URSS. La laïcisation de l’État turc sous Ataturk et celle de la France en 1905 ont aussi été assez brutales et radicales.

Le Nouveau Monde n’a pas connu les alliances fortes des pouvoirs temporels et spirituels qui ont façonné l’Europe. À tout prendre, la professeure Milot cite les États-Unis comme modèle paradoxalement le plus strict de laïcité.

La Constitution des États-Unis adoptée en 1788 déploie une politique agnostique. Son premier amendement dit que « le congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion ».

Elle demeure pourtant omniprésente dans cette république dont la devise sur la monnaie annonce « In God We Trust » depuis les années 1950 (en pleine guerre froide). Mais le plus souvent, la religion s’y affirme comme « déisme institutionnel » (souligné par Mme Milot), comme une sorte de socle spirituel commun et consolateur, libre à chacun d’interpréter à sa guise le God Bless America !

« La laïcité américaine correspond à l’idée de Locke, dit la sociologue du politico-religieux. L’État américain s’est séparé des normes religieuses et les citoyens sont libres d’exprimer leurs différentes convictions, y compris les fonctionnaires. En France, on parle plutôt d’un système de religions quasi établies puisque l’État les reconnaît, a nationalisé les églises et les cathédrales, subventionne les écoles confessionnelles à un très haut pourcentage qui serait absolument inacceptable aux États-Unis. »

Neutre et impartial

Le rapporteur de l’Observatoire explique autrement la position de la République française. « Quand vous êtes fonctionnaire pour une municipalité ou une région, vous ne vous représentez pas vous-même, vous représentez cette administration, dit M. Cadène. Vous êtes donc soumis à la neutralité comme l’administration. »

La règle s’applique partout, dans les tribunaux, les bibliothèques municipales, les crèches, les corps policiers, les hôpitaux ou les écoles publiques. Depuis 2008, une nouvelle disposition demande aux élèves des établissements primaires et secondaires d’être discrets avec leurs signes religieux. Une petite étoile de David, oui ; une kippa, non.

« On considère que les élèves doivent apprendre les bases du savoir sans pression extérieure et doivent pouvoir se forger librement des opinions et un esprit critique, explique M. Cadène. Après, une fois majeurs, une fois à l’université, ils font ce qu’ils veulent, même porter un signe religieux ostensible. »

Le Québec semble sur le point de suivre en partie cette vieille voie française. Micheline Milot parle d’une décision « anachronique », qui va vraisemblablement nécessiter l’utilisation de la disposition de dérogation pour soustraire la loi sur la laïcité de l’épreuve de la Charte.

« Ce qui tente de se faire au Québec actuellement semble copier ce qui s’est passé il y a plus d’un siècle en France, dit-elle. Il y avait nécessité à l’époque. Un État est quand même maintenant responsable d’expliquer pourquoi il est inacceptable qu’un citoyen exprime ses convictions. En quoi cela est-il nocif dans un État de droit dans lequel leslibertés sont reconnues constitutionnellement ? »

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