L’île du A

Dans sa géniale série de bande dessinée Philémon, le regretté Fred envoyait son héros rêveur dans un monde chimérique, où les lettres de l’océan Atlantique sur les globes et les cartes étaient devenues des îles. Il était d’abord tombé sur le A majuscule, où vivait sous deux soleils le vieux puisatier, Barthélémy, aux côtés du centaure Vendredi ; un A devenu bientôt un paradis perdu…

Je pensais à ce A mythique en regardant la nouvelle émission culturelle à ICI Télé Bonsoir Bonsoir !, lancée en grande pompe le 1er avril sous animation de Jean-Philippe Wauthier. La voici diffusée du lundi au jeudi, succédant dans sa case horaire aux défunts Échangistes défendus par Pénélope McQuade.

Pour aimanter le public, ça prend, nous répète-t-on, des invités de type « A » : les plus chauds de l’heure. Ceux-ci sont issus en général des univers de la télé, de l’humour ou de la musique populaire (plus rarement du cinéma, encore moins du théâtre ou de la littérature). Des noms qui scintillent. Des A sur leur île. Hors de laquelle l’animateur et sa cote d’écoute feraient naufrage.

Les émissions culturelles, surtout quotidiennes, ratissent donc ces A, avec quelques B clairsemés, soigneusement encadrés pour donner le change. On dit qu’il n’existe pas de classes sociales au Québec. À la télé, si. La popularité fait le A.

Combien de vedettes se voient auréolées de cette lettre virtuelle ? Mystère ! Il faut dire que le cours du A fluctue comme ceux de la Bourse. Un A d’hier, par usure du temps ou après qu’un des élus eut glissé sur une pelure de banane, devient le B, voire le Z d’aujourd’hui ou de demain.

Michel Rivard, qui lance son disque-livre autobiographique L’origine de mes espèces dans la foulée de son spectacle éponyme à La Licorne, se disait à l’aise en entrevue à La Presse, l’âge aidant, avec le fait de n’être plus la saveur du mois. Il précisait vouloir continuer à faire ce qu’il est capable de faire d’une manière différente. En véritable artiste. Absent pourtant cette semaine de la liste d’invités à Bonsoir Bonsoir !. Naufragé du A ? Sans doute.

À la première émission, Jean-Philippe Wauthier avait le trac et dirigeait à la diable ses entrevues devant son bar à la Kon-Tiki. À la seconde, il avait repris du pic, mais enfin, son affaire paraît mal barrée. L’omniprésence des têtes archipopulaires irrite plus qu’autre chose, par effet de déjà-vu. Surtout quand l’animateur n’a rien de bien « culturel » ou même de très « social » à demander à ses hôtes, outre leurs recettes d’amaigrissement et des questions d’ordre personnel.

Entendons-nous : porter une émission culturelle quotidienne est une entreprise casse-gueule, vérité dont peuvent témoigner Christiane Charrette et Pénélope McQuade, qui ont ramé à leurs heures. Trop « élitiste » le talk-show : le grand public décroche. Trop « populo » en ratissage de A : il se fait reprocher, avec raison, d’accueillir le même bouquet de vedettes à pleins plateaux. Comme cette semaine Véronique Cloutier, Jay du Temple, Maripier Morin, Phil Roy, Jean-Michel Anctil et autres valeurs sûres venues en appeaux attirer les téléphages devant le nouveau rendez-vous. Pourtant, une personnalité comme Guylaine Tremblay, qui sut aborder les retombées sociales de la série Unité 9 et le regard des gens posé sur les anciennes détenues — « On juge tout le temps trop vite ! » —, aurait eu beaucoup à dire. Christian Bégin et Jean-Michel Anctil, en réalignement de carrière, aussi, tout comme le jeune Mehdi Bousaidan, qui aime l’humour engagé, mais il faudrait modifier la couleur du spectacle.

 

À trop vouloir concurrencer les chaînes privées, la télé d’État reflète la patate chaude qu’est devenue à ses yeux la culture, par-delà ses subventions et une « mission » éducatrice qui prend l’eau. C’est la guerre des ondes. Que les créateurs des autres lettres de l’alphabet se tassent du chemin ! Les talk-shows quotidiens se concentrent uniquement sur la culture populaire, en rejetant des pans entiers du répertoire classique ou d’avant-garde, alors que notre société a tant besoin d’élargir ses horizons. On n’y entendra pas parler de la formidable mise en scène du Britannicus de Racine au TNM, c’est sûr…

En évoquant la possibilité d’un humour « un peu intellectuel », l’animateur reculait mardi soir comme un vampire devant une gousse d’ail. Le caractère péjoratif du mot « intellectuel » au Québec relève pourtant de la malédiction, persuadant tout un chacun que ce qui dépasse du cadre A+ n’est pas pour lui. Allons donc ! Pas si bête !

Appâter les Québécois à coups de gros gags et de confidences intimes de stars se révèle une formule éculée, quoi qu’on en dise. Quand un minimum de contenu réchauffe les gens, le vide les abrutit. Pourquoi ? Pour qui ?

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