L’ombre des Hells autour d’un projet de cannabis

L’un des fondateurs d’un des plus gros projets d’usine de pot au Québec a été ami et partenaire d’affaires d’un « affilié » des Hells Angels, a découvert notre Bureau d’enquête.

Stéphane Desjardins est impliqué avec son fils Ludovic dans Flora Agritech, une entreprise qui a entamé la construction des serres de cannabis de 40 M$ à Bécancour et qui a l’ambition de devenir un fournisseur de la Société québécoise du cannabis (SQDC).

M. Desjardins a longtemps travaillé dans le domaine du prêt hypothécaire. Il a créé la compagnie de prêt privé Solutions financières Fast Cash dans laquelle était impliqué Charles Huneault, surnommé le grand Charles, et considéré par les policiers comme un proche des Hells Angels (voir autre texte).

Des recherches nous ont permis de découvrir des liens entre eux. Ils se sont notamment fréquentés aux Bahamas. Ils ont conclu plusieurs transactions et Desjardins a payé la caution de 125 000 $ pour permettre à Huneault de sortir de prison en 2014.

Amitié terminée

«Charles Huneault, c’est quelqu’un que j’ai connu il y a très longtemps, mais ce n’est pas mon ami, non», a réagi M. Desjardins. Lorsqu’interrogé sur ses liens d’affaires, il a raccroché.

M. Huneault a aussi minimisé ses liens avec l’entrepreneur. « Je le fréquente pas. C’est une personne que j’ai connue. Le monsieur m’a rendu service pour que je puisse sortir de prison en payant ma caution », a-t-il justifié.

Toutefois, en 2014, M. Huneault affirmait sous serment devant une juge qu’il était « ami de longue date» avec Stéphane Desjardins (voir ci-bas).

Desjardins affirme n’avoir rien à voir avec le projet de cannabis de Bécancour.

«Je devais être dans l’entreprise, mais finalement mon fils l’a été, mais on n’est plus là-dedans, a-t-il expliqué. Chose certaine, je dirige rien.» Pourtant, selon le Registre des entreprises (REQ), il est l’un des fondateurs de Flora Agritech en décembre 2017 et en a été le premier président jusqu’en mars 2018.

Puis, il est devenu président et actionnaire d’une filiale de l’entreprise, Projet Flora Agritech, et il l’est toujours aujourd’hui. «C’est la compagnie qui s’occupe […] de l’assemblage des serres. Je suis un entrepreneur général», a-t-il justifié.

Plusieurs contradictions

Contrairement à ce qu’il avance, son fils est toujours vice-président aux opérations et actionnaire de l’entreprise de cannabis, selon le REQ.

Stéphane Desjardins a aussi été inscrit comme le plus haut dirigeant de la compagnie mère Flora Agritech, au registre des lobbyistes, d’avril 2018 à février 2019.

Le VP des finances de Flora Agritech, David Pedneault, nous a affirmé jeudi que M. Desjardins n’était plus impliqué dans la filiale et que les registres publics n’étaient pas à jour. Pourtant, une mise à jour a été effectuée le mois dernier. Et encore mardi, M. Desjardins reconnaissait au téléphone être président de Projet Flora Agritech.

L’entreprise n’a pas été retenue comme fournisseuse de la SQDC lors du plus récent appel d’offres, mais vise à le devenir, confirme David Pedneault.

Le projet attend encore sa licence de Santé Canada, condition essentielle pour pouvoir cultiver et vendre du cannabis au pays.

– Avec la collaboration d’Andrea Valeria

 

Le projet en bref

  • Projet de 40 M$
  • 5 M$ en retombées économiques par année
  • Production de 50 tonnes de fleurs de cannabis par année
  • L’assemblage d’une première serre de 330 000 piest terminé. Une deuxième phase de travaux de même superficie vient d’être entamée.
  • Superficie projetée de 1 million pi2

• Construction de serres de cannabis à Bécancour, près de Trois-Rivières

• L’entreprise aspire à devenir l’un des plus importants producteurs au pays

• Une centaine d’emplois prévus

«Affilié» des Hells, selon la police

Charles Huneault est considéré par la police comme un «affilié» des Hells Angels.

Il a été présenté comme tel dans un rapport de la police de Laval cité l’année dernière dans une décision de la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ).

La Régie voulait ainsi justifier sa décision de fermer le bar de danseuses Pink Paradise à Laval, car elle estimait qu’une «constellation d’individus criminalisés gravitent» autour de l’établissement.

La RACJ a établi que Charles Huneault exerçait un « contrôle significatif » et qu’il avait un «intérêt constant» sur ce bar.

C’est aussi dans cet établissement que le leader présumé des Hells, Mario Brouillette, a été interpellé en juin 2016. Des motards des Minotaures – un groupe affilié aux Hells – y ont aussi été aperçus en mars 2018.

Au fil des années, Charles Huneault a également été surnommé le «prêteur des Hells» ou même «l’argentier» dans divers articles journalistiques, car il était très actif dans le domaine du prêt privé.

Il a fait la manchette à la suite de son arrestation en 2014 dans le cadre de l’enquête Hantise, qui s’est intéressée à un présumé réseau de fraude de plus de 26 millions $.

Liens évoqués

Lors de son audience sur remise en liberté, le 14 novembre 2014, de même que lors des audiences devant la RACJ en 2018, ses liens avec les Hells ont été évoqués.

La juge Marie-Josée Di Lallo a alors affirmé que Huneault est notamment un ami de Guy Rodrigue, un «membre influent des Hells Angels, chapitre Sherbrooke».

«Guy Rodrigue, ça fait au-dessus de 30 ans que je le connais. Tout le monde qui connaît un Hells est un pas bon ? Dans ma tête à moi, c’est une bonne personne», a réagi Huneault en entrevue à notre Bureau d’enquête la semaine dernière.

En août 2013, Charles Huneault a également été filmé au mariage de l’ex-chef des Hells, Salvatore Cazzetta, souligne la RACJ.

Accusé en 2014 de gangstérisme, de complot, de fraude, de vol et de recyclage de produits de criminalité, Huneault a toutefois bénéficié d’un arrêt Jordan pour délais déraisonnables en 2017. En conséquence, le fond de cette histoire demeurera un mystère.

En août 2016, le nom de Charles Huneault avait également fait surface dans l’enquête Colisée de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sur la mafia montréalaise. L’enquête avait permis d’établir qu’en août 2006, la Porsche de Huneault avait été criblée de balles par un mafieux du clan Rizzuto.

Des amis ainsi que des partenaires d’affaires

♦ Charles Huneault a été arrêté en octobre 2014 dans le cadre du projet Hantise de la SQ, sur un vaste réseau de fraude. Lors de son audience de remise en liberté, la juge Marie-Josée Di Lallo lui a demandé de nommer des amis qu’il fréquentait à Nassau (Bahamas). Il a alors identifié Stéphane Desjardins, qui justement assistait à cette audience. «C’est un ami de longue date», a-t-il répondu.

Puis il a ajouté plus tard: «Stéphane Desjardins, c’est un de mes bons amis.» Huneault a indiqué connaître Desjardins depuis « 10-15 ans ».

♦ Stéphane Desjardins et Charles Huneault ont tous deux été impliqués dans l’entreprise de prêt Fast Cash de 2012 à 2015.

Officiellement, c’est Gestion France Bilodeau inc. (l’ex-conjointe de Charles Huneault) qui était actionnaire dans Fast Cash avec M. Desjardins.

Or, lors de son audience sur remise en liberté en 2014, M. Huneault a reconnu être le gestionnaire de cette société. «Je m’occupe de faire rouler les affaires, de faire fructifier l’argent», a-t-il expliqué à la juge.

Sous serment, M. Huneault parlait d’ailleurs de cette société mais aussi de Fast Cash comme étant les siennes.

♦ En octobre 2015, Stéphane Desjardins a fait un prêt personnel de 100 000 $ à une entreprise à numéro appartenant directement à M. Huneault. Et en septembre 2017, M. Desjardins a vendu un immeuble à Gestion France Bilodeau.

♦ Les deux hommes étaient amis Facebook jusqu’à mardi dernier, moment où notre Bureau d’enquête a parlé de M. Huneault à M. Desjardins.

Contenu similaire