MarieChantal Chassé: «J’ai gelé»

« J’ai gelé. »

Des articles, des topos, des éditoriaux, des chroniques et des commentaires, il y en a eu tout un lot sur les premiers pas de MarieChantal Chassé en politique. Pendant des semaines, son entrée en scène laborieuse a tourné en boucle, partout.

Tant a été dit, et ça se résume à si peu. Devant les journalistes, elle a donc figé.

MarieChantal Chassé, c’est cette ingénieure et femme d’affaires qui a défait la vedette libérale Pierre Moreau aux dernières élections québécoises pour ensuite se retrouver propulsée à l’avant-scène comme ministre de l’Environnement d’un gouvernement dont ce n’était pas la priorité.

Dans son bureau de circonscription à Châteauguay, difficile de réconcilier l’image de la politicienne qui est apparue dépassée et terrorisée devant les caméras, l’automne dernier, avec la députée verbomotrice que l’on a en entrevue, très sûre d’elle, certaine de son talent et fière de son parcours.

Son look a changé. Les cheveux ont été raccourcis, les lunettes ont été remplacées par de plus discrètes, mais tout aussi design. Même son débit de voix surprend. 

La voilà qui parle assez vite, alors que devant les caméras, on l’a toujours entendue s’exprimer lentement. Elle le sait : le premier ministre lui-même lui en a fait la remarque.

Les premiers temps, ce qu’on a vu, raconte-t-elle, c’est « MarieChantal qui a sauté dans une eau froide, qui ne savait pas encore nager et qui s’en est rendu compte », dit-elle en évoquant ses deux mêlées de presse (dont une qu’elle a faite avec 102 de fièvre, précise-t-elle).

Si elle a sauté dans l’arène cinq jours après avoir prêté serment, explique-t-elle, c’est parce qu’elle a répondu à sa nature profonde qui l’a toujours menée à foncer même si elle avait peur. « Si c’est ta responsabilité, tu le fais. »

« Souriez ! »

Quelques jours avant sa fameuse première mêlée de presse, elle avait bien eu, comme ses collègues, une brève formation en communication pour savoir comment se comporter devant les médias.

Qu’avaient dit ces coachs aux nouveaux ministres ? D’abord et avant tout, se souvient-elle, ils avaient insisté sur l’importance d’avoir l’air aimable « et de sourire ».

Pour sourire, elle a souri ! 

« Je suis d’un naturel souriant. À moi, il aurait plutôt fallu qu’ils me disent : « Toi, pondère ! » »

Ç’aurait été si simple, surtout au cinquième jour, de répondre qu’il était encore beaucoup trop tôt pour elle d’entrer dans les détails, qu’il lui fallait d’abord lire et consulter des gens. Elle le sait : plein de gérants d’estrade lui ont dit ce qu’ils auraient fait à sa place. « Tu ne le sais pas tant que tu ne le fais pas. Il y a une première fois à tout. […] Je n’ai aucun regret. Je me suis lancée, j’ai eu de l’audace. »

À un moment donné, dit-elle, elle a consulté une psy. Non parce qu’elle était au tapis, mais parce qu’elle avait des questions, et surtout celles-là : « Est-ce que j’ai un problème ? » « Si je me retrouve de nouveau en mêlée de presse, vais-je de nouveau figer ? »

À la première question, la psy lui a dit que non. À la deuxième ? Peut-être. Rien n’est certain, et elle ne cache pas que ce doute l’inquiète un peu.

Aux pires heures de son bref mandat, elle ne s’est pas regardée à la télévision. Elle l’a fait plus tard, mais pas sur le coup. « Je voulais un break de moi. »

Relativiser

Ces reportages en boucle, partout, lui ont rappelé ses années d’école où, pendant un temps, elle a été victime de taxage.

« Ce que je ne suis pas capable de m’expliquer, c’est la raison pour laquelle la lumière est restée aussi longtemps sur moi. Ça a duré un mois. »

« Je vais garder pour moi les événements que j’espérais qu’il survienne [pour que les médias passent à un autre appel] », lance-t-elle.

Après tout, dit-elle, « je n’ai pas commis d’erreur diplomatique, je n’ai pas tenu de propos déplacés qui auraient mis quelqu’un dans l’embarras, je n’ai blâmé personne. Mon cerveau a juste gelé et je n’ai plus eu aucun réflexe ».

Ses trois filles, de 18, 22 et 24 ans, ont trouvé cela dur. « Elles avaient hâte de retrouver la mère forte qu’elles connaissent. »

Elle tombait, elle se relevait. Elle continuait à travailler. Et même au plus fort de la tourmente, assure-t-elle, elle a « tellement aimé être ministre de l’Environnement ! ».

Vraiment ? Les médias, rappelle-t-elle, c’était 5 % de la tâche. 

« Tout le reste du temps, mon travail consistait à rencontrer des associations, ses sous-ministres, à être exposée à de nouveaux dossiers. Je suis une scientifique dans l’âme. J’ai tripé. »

Elle a adoré cela, mais oui, elle a ramé. Elle plongeait dans un monde qui lui était inconnu, « avec son langage technique bien à lui ». Elle aurait beaucoup à apprendre et elle apprendrait.

Il faut dire qu’elle était convaincue depuis longtemps de son destin – « je l’avais vu », dira-t-elle. Quand elle était une jeune mère jonglant avec la conciliation travail-famille, elle s’était imaginé devenir à la fois ministre de la Famille et ministre du Travail.

Après sa victoire comme députée, elle a envoyé une lettre à Martin Koskinen, bras droit de François Legault. Non pas pour réclamer un poste de ministre, précise-t-elle, mais pour lui faire part du cheminement qu’elle espérait.

Ce qu’elle voulait, c’était d’abord tester l’eau, bâtir des relations avec les gens – « Je n’ai jamais été du genre à faire des sauts dans le vide » -, apprendre tranquillement les rudiments de la politique pour ensuite obtenir un premier portefeuille, puis un deuxième, et enfin atterrir à l’Environnement après avoir fait ses classes ailleurs.

Ça ne s’est pas passé comme cela. François Legault lui a offert l’Environnement là, immédiatement, et elle s’est lancée, dans le plus grand enthousiasme. « C’était le plus beau cadeau du monde ! »

Trop tard

Après la tourmente, au retour des Fêtes, Mme Chassé s’est présentée à François Legault avec une stratégie environnementale en quatre temps et une promesse de redressement médiatique. Elle a demandé trois mois au premier ministre. C’était trop tard. « Il avait déjà pris sa décision. »

Il a été plein de compassion, comme l’ont été ses collègues et ses adversaires, assure-t-elle.

En entrevue, elle reviendra souvent sur son passé de gymnaste. Une gymnaste, ça tombe, ça se relève. C’est la vie.

Mais en fin de compte, des talents de patineuse ne l’auraient-ils pas mieux servie ? Oui, des politiciens plus naturels ou plus expérimentés qu’elle auraient pu avoir la langue de bois et se sortir d’un mauvais pas par une entourloupette, mais elle soutient ne pas avoir envie d’apprendre cette langue-là.

C’est d’ailleurs en évoquant la joute parlementaire qu’elle devient plus virulente. 

« Il y en a qui ont un malin plaisir, qui trouvent jouissif de donner un coup à l’autre, une jambette, de le voir tomber. Parfois, on dirait qu’il y en a qui en salivent. »

Si elle était restée ministre, elle se serait retrouvée en plein là-dedans, lui rappelle-t-on. « J’étais prête à apprendre ce que j’avais à apprendre, [mais] je suis combative sans être agressive et chercher à détruire l’autre. »

On est censés être des modèles, enchaîne-t-elle, et on agit comme cela. « Les jeunes ne se reconnaissent pas dans les institutions, et ils ont raison. »

Elle savait bien que ça se passait comme ça. En même temps, par idéalisme, elle a cru qu’il y avait un espace pour faire autrement et elle ne jette pas l’éponge : le dossier de la réforme des institutions l’intéresse « de plus en plus ».

Après la tempête

Selon la formule consacrée, elle dit ne pas fermer la porte à l’idée de redevenir ministre.

« Ce qui me manque, c’est le défi. J’en veux davantage, je veux plus de matière, mais je ne suis pas pressée de faire des erreurs. »

Quand elle siège en commission parlementaire, ça va. Ce n’est pas le cas ces temps-ci, c’est le temps de l’étude des crédits, « c’est plus lent ».

Tout est maintenant calme, y compris dans son bureau de circonscription, où ça a aussi brassé, notamment parce que des membres de l’ancienne administration municipale de Châteauguay avaient été embauchés et que l’actuel maire n’a pas apprécié.

Ça, ç’a été une erreur, dit-elle, expliquant qu’il n’était pas souhaitable que son propre bureau se retrouve au milieu « d’enjeux de partialité ».

C’est ce qui a expliqué le mouvement de personnel, et non sa personnalité, comme cela a circulé. « Je suis intense et exigeante, mais quand même facile à vivre », expose-t-elle.

L’entrevue est terminée et elle n’a pas l’air satisfaite. Que retiendront les lecteurs ? Elle s’inquiète tout haut que les femmes, « souvent trop prudentes », voient dans ses débuts difficiles une raison de plus pour ne pas se présenter en politique. « Dans ma vie, j’ai souvent vu des gars faire des sauts, ça éclaboussait partout et pas grave, ça continue. Les femmes prennent plus durement les blâmes. »

Dans les faits, conclut-elle, « on ne meurt pas d’un échec ».

Sans trait d’union

Une dernière question pour la route : dites donc, MarieChantal, sans trait d’union, c’est de naissance ? Non, répond-elle. C’est elle qui a enlevé le trait d’union il y a longtemps.

Et d’ailleurs, fait-elle remarquer, c’est tout récemment, en renouvelant son inscription annuelle à l’Ordre des ingénieurs, qu’elle a appris que, dès lors que l’abréviation « ing. » est ajoutée à son nom, elle doit l’écrire comme il lui a été attribué par ses parents, sans aucune modification orthographique.

On pense à la façade de son bureau de circonscription, ornée d’une immense affiche avec son prénom sans trait d’union et son nom. Ça va coûter cher…

Non, ça va rester comme cela. À la ville, ce sera MarieChantal, comme d’habitude.

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