«M’man, j’étais mort, je peux-tu vivre?»

Jordy sur sa chaise a vite réalisé que quelque chose n’allait pas. Le grand gaillard de 15 ans gisait les jambes dans l’eau et le corps sur le sable de la plage.

Jordy est sauveteur au Club Med de Cancun et, à 19 ans, on réagit vite. Ça prend une seconde pour sauter de la chaise et quelques enjambées pour atteindre l’homme étendu sur la plage. Penché sur le corps, il a commencé par le traîner en dehors de l’eau, puis l’a retourné sur le dos.

Émile Beauchamp (à gauche) en compagnie d’un ami sur la plage de Cancun.

Photo courtoisie

Émile Beauchamp (à gauche) en compagnie d’un ami sur la plage de Cancun.

Rien. Le cœur d’Émile Beauchamp s’était arrêté. Mort subite. D’ailleurs, même aujourd’hui, Émile n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé.

« Je lançais une balle avec des amis dans l’océan puis soudain, black-out. Le noir total », dit-il quelques semaines après le drame.

Mais Jordy avait suivi ses cours avec soin. En quelques secondes, il entamait un vigoureux massage cardiaque tout en criant à l’aide.

Premier miracle. Cinq médecins et un dentiste québécois profitaient du soleil pour poursuivre leurs vacances de la semaine de relâche de mars dernier au Mexique. Ils ont vite réalisé que quelque chose n’allait pas. Ils se sont dirigés vers le « noyé » pour voir s’ils ne pouvaient pas être utiles.

Le docteur Martin Dumas-Laverdière, anesthésiste à l’Hôtel-Dieu de Lévis, en vacances à Cancun, est rapidement intervenu auprès d’Émile.

Photo courtoisie

Le docteur Martin Dumas-Laverdière, anesthésiste à l’Hôtel-Dieu de Lévis, en vacances à Cancun, est rapidement intervenu auprès d’Émile.

« J’étais convaincu que le jeune homme était noyé. Il avait beaucoup de sable sur la poitrine et j’ai remarqué une longue cicatrice sur le sternum. Il fallait d’abord faire comprendre aux sauveteurs du Club Med que nous étions médecins et que nous pouvions les aider », raconte le docteur Martin Dumas-Laverdière, anesthésiste à l’Hôtel-Dieu de Lévis.

Électrochocs sur la plage

Et tout s’enclenche. Aucun des médecins n’a de montre, ils sont sur la plage. Tous savent cruellement qu’en cas d’arrêt cardiaque, c’est la rapidité d’action qui est vitale. Petit miracle, le dentiste québécois du groupe sait où se trouve le défibrillateur cardiaque dans l’hôtel du Club Med. Il se précipite pour aller le chercher.

Pendant ce temps, l’infirmière du Club arrive avec de l’adrénaline et un masque pour ventiler le jeune homme. Mais on s’énerve, tout va vite et elle n’arrive pas à placer le masque correctement. Le docteur Dumas-Laverdière demande encore s’il peut aider. Et il place le masque pendant qu’on revient avec le défibrillateur.

Toujours pas de battement du cœur. Premier choc électrique. Rien. Deuxième choc, rien. Le jeune sauveteur poursuit le massage cardiaque et les minutes passent à une vitesse folle. Troisième choc, toujours rien. Le cœur refuse de repartir.

Pendant ce temps, les gens du Club ont coupé le bracelet au poignet du jeune homme techniquement mort sur la plage. Ce bracelet leur permet d’identifier les parents d’Émile. Donald Beauchamp, ancien vice-président du Canadien et Catherine Johnson. Ils sont à une autre plage pas très loin et on tente de les prévenir.

Soluté à la cheville

« Je dirais que ç’a pris une vingtaine de minutes avant que les paramédics n’arrivent. Heureusement, ils avaient un masseur automatique dans l’ambulance qu’on a pu installer sur la plage », se rappelle le Dr Dumas-Laverdière.

Toujours pas de battement du cœur. Et tout complique encore les choses. Les médecins présents s’entraident, mais personne n’a la moindre idée de l’historique médical de ce grand gaillard. La cicatrice au sternum indique une chirurgie, mais quoi exactement ?

Il faut maintenant préciser qu’Émile Beauchamp avait déjà subi six opérations au cœur depuis sa naissance. La première à huit mois pour une tétralogie de Fallot. Malformation congénitale.

On commence à s’affoler. Mais comment s’intégrer dans toute cette action confuse en gagnant la confiance des intervenants ? Pour les médecins, il est évident qu’on n’arrive pas à intuber correctement le jeune homme.

« On n’arrivait pas à passer le tube entre les deux cordes vocales. Disons que je me suis imposé poliment, raconte le docteur Dumas-Laverdière. Et si on veut parler de circonstances favorables, on a trouvé une bonne veine à la cheville pour installer un soluté. Ce n’était pas évident puisque le corps avait séjourné dans l’eau et était froid », dit-il.

Le cœur repart dans l’ambulance

Personne n’avait de montre, mais on estime qu’il s’est passé une quarantaine de minutes avant que l’ambulance ne puisse démarrer pour se rendre à l’hôpital Amerimed.

Toujours aucun battement. Dans l’ambulance, le masseur automatique continue de donner de l’espoir aux paramédics. On a déjà asséné quatre électrochocs sur la plage et on continue dans l’ambulance. C’est à la neuvième décharge, bien plus que la norme, qu’un premier battement se fait sentir.

Il y a maintenant de l’espoir.

Le directeur des soins de l’hôpital Amerimed, le docteur Fernando Rivas, a apporté son soutien non seulement à Émile, mais aussi aux parents du jeune Québécois.

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Le directeur des soins de l’hôpital Amerimed, le docteur Fernando Rivas, a apporté son soutien non seulement à Émile, mais aussi aux parents du jeune Québécois.

À l’hôpital Amerimed, le docteur Fernando Rivas, qui a étudié deux ans à Montréal et qui parle un très bon français, accueille le jeune homme. Les parents sont là, morts d’angoisse. Le cœur s’est arrêté tellement longtemps. Ça prendrait un miracle. Après, il a estimé à 1 pour cent les chances de survie d’un jeune dans pareille situation.

À l’hôpital, il faut protéger le cerveau et les organes. Et il faut vider l’eau de mer encore logée dans les poumons. La décision est vite prise. On plonge Émile dans un coma artificiel et en hypothermie en le couvrant de glace pendant deux jours au moins.

Pendant ce temps, Donald Beauchamp, qui a toujours été impliqué depuis la naissance d’Émile dans la Fondation des maladies du cœur, met le docteur Rivas en contact avec le cardiologue d’Émile à Sainte-Justine, le docteur Joaquim Miro. Vous avez deviné que le docteur Miro parle espagnol. Et puisqu’on était en semaine de relâche, le docteur Miro était en vacances. Mais à huit reprises, on va le joindre pour obtenir son expertise après le réveil d’Émile.

Le réveil

Donald Beauchamp et sa femme Catherine sont dévastés. Le soir, ils rentrent coucher au Club Med, qui les accueille avec bienveillance, et reviennent à l’hôpital. Catholiques pratiquants, ils prient avec ferveur. Et leurs amis qui sont au courant du drame les encouragent par de bons mots ou des prières.

« Nous parlions souvent à Émile pendant son coma. Papa est là. Maman aussi. Lâche pas mon grand », raconte Donald Beauchamp avec une profonde émotion dans la voix.

Le docteur Rivas répète aux parents de ne pas avoir d’attente. Ne vous faites pas de faux espoirs. On ne sait pas dans quel état il va se réveiller, s’il se réveille.

Après quatre jours dans le coma, dont deux passé dans la glace, Émile a un premier clignement des yeux. Serait-il capable de respirer tout seul ? Puis, il a bougé ses doigts sur la main du médecin. Et il a ouvert les yeux. A regardé. Il se demandait visiblement ce qu’il faisait là…

« Le docteur Rivas s’est tourné vers nous et a lancé avec le sourire : on a un patient. Il est là ».

Vite, Émile s’est mis à parler, à poser des questions : « J’avais zéro angoisse. J’ai tellement subi d’opérations que je me suis dit que j’étais dans un hôpital pour une raison quelconque. C’était comme se réveiller après une bonne nuit », dit-il en souriant.

Il était évident que malgré un arrêt cardiaque d’au moins 40 minutes et quatre jours de coma, le jeune n’avait aucune séquelle. Rien. Absolument rien.

Mais il restait tant à faire.

Le Pacemaker… Mexico-Québécois

Toujours aux soins intensifs de l’hôpital à Cancun, il fallait maintenant passer à l’étape suivante. On fait quoi ? Il s’est passé quoi ? Comment s’assurer que le cœur du gaillard n’arrêtera plus de battre sans prévenir.

Là, parce qu’il était impliqué sans arrêt avec les médecins, Donald Beauchamp devient intarissable. Les docteurs Miro, Rivas et Sylvia Abadir, spécialiste en arythmie à Sainte-Justine, restent en contact. Il faut maintenant opérer le patient pour lui installer un pacemaker capable de relancer le cœur si jamais il s’arrêtait de nouveau.

Mais on est au Mexique. Ce ne sont pas nécessairement les mêmes compagnies qui fournissent les appareils. À Montréal et à Cancun, on s’entend sur un défibrillateur compatible et on procède à une autre opération. Mais Émile est habitué, c’est tout juste sa septième…

Entretemps, Jordy est venu rendre visite à son « sauvé ». Émile a appris l’espagnol au collège Notre-Dame et Jordy se débrouillait bien en anglais. Émile était justement en train de lire un livre sur Ronaldo, le grand footballeur et surtout, il a de nombreux jeux vidéos dans sa tablette. Il se passe quoi, vous pensez ? Les deux jeunes jasent 10 minutes et se mettent à jouer avec la tablette le reste de l’heure.

16 jours plus tard

La vie est forte. Émile est fort. À 5 pieds et 10 pouces, bon joueur de hockey, c’est sans doute sa robustesse et sa forme physique qui lui ont permis de s’en tirer. Et son tempérament de battant.

Seize jours après le drame sur la plage, Émile et son père montaient à bord d’un vol commercial pour Montréal. Les médecins avaient exigé qu’un collègue fasse le voyage en compagnie du jeune homme. Un médecin est donc venu de Miami à Cancun pour faire le voyage jusqu’à Montréal.

Et la vie, et les battements du cœur, et le hockey sont revenus faire sourire Émile.

Jeudi dernier, les cardiologues l’ont autorisé à accompagner son équipe du Collège Notre-Dame jusqu’à Québec pour y disputer les trois matchs d’une série éliminatoire dans le circuit Mathieu Darche.

Le vendredi matin, il est monté à bord de l’autocar de l’équipe et il a fait le voyage avec ses coéquipiers. Il a enfilé un casque et s’est installé derrière le banc des joueurs. Comme un assistant coach. Comme Denis Savard lors de la dernière conquête de la coupe Stanley du Canadien.

Pendant ce temps, le docteur Martin Dumas-Laverdière jasait au téléphone avec l’anesthésiste français qui l’avait aidé sur la plage de Cancun à sauver la vie d’Émile Beauchamp. Et il textait au dentiste.

Conscient qu’un ensemble de personnes et de circonstances avaient permis un vrai miracle. Il est resté en contact avec les médecins qui sont intervenus sur la plage. Pour lui, Émile sera toujours plus qu’un patient comme les autres.

Et Catherine Beauchamp, la mère du miraculé ?

Avant de partir pour Québec, son fils s’est servi un grand bol de céréales sucrées. Comme les aiment les ados et comme les détestent les mères soucieuses de la bonne alimentation de leur enfant.

– Émile, es-tu certain que c’est bon pour toi ces céréales remplies de sucre ?

– M’man, j’étais mort, je peux-tu vivre ?

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