Obésité: des experts craignent une crise de santé publique

« Actuellement, il n’y a tout simplement pas d’argent investi en prévention de l’obésité chez les jeunes au Québec. On se cache derrière des politiques alimentaires, des programmes sur les saines habitudes de vie… Mais sur le terrain, on n’a rien », résume la pédiatre Julie St-Pierre, qui a directement contribué à la rédaction de l’avis de l’AHA.

« Il doit y avoir plus de financement en prévention. Parce que présentement, au Québec, le soutien est ridicule », ajoute la Dre Judith Simoneau-Roy, endocrinologue-pédiatre au CIUSSS de l’Estrie – CHUS.

« Comme société, on n’a pas de problème à dépenser des centaines de millions de dollars en pontages, en défibrillateur… Mais quelques millions en prévention, oui », déplore le Dr Martin Juneau, cardiologue et directeur de la prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal. « On parle beaucoup du vieillissement de la population. Mais regardez les jeunes qui arrivent… »

Un avis « important »

Le précédent avis de l’American Heart Association sur les risques de contracter une maladie cardiovasculaire n’avait pas été révisé depuis 2006. Dans la nouvelle version, envoyée lundi à plus de 25 millions de médecins et décideurs dans le monde, l’AHA indique notamment que les risques de souffrir prématurément d’une maladie cardiovasculaire sont de deux à trois fois plus élevés chez les personnes ayant présenté de l’embonpoint ou de l’obésité à l’adolescence.

Première femme canadienne nommée fellow honorifique à l’American Heart Association, la Dre St-Pierre a été invitée il y a trois ans à siéger à un comité où, avec des collègues de partout dans le monde, elle a dû analyser l’ensemble des recherches menées au cours des dernières années sur les risques pouvant mener un enfant à souffrir prématurément de problèmes cardiaques. La Dre St-Pierre dit avoir dû débattre fortement afin que l’obésité ait une place dans le nouvel avis de l’AHA, aux côtés d’autres facteurs de risque comme les cancers pédiatriques ou les anomalies cardiaques.

Les maladies cardiovasculaires sont la cause la plus fréquente de mort aux États-Unis, et la deuxième au Canada.

La Dre Mélanie Henderson, pédiatre endocrinologue et codirectrice du programme Circuit au CHU Sainte-Justine, estime que l’avis de l’AHA est un document « vraiment intéressant et important ». « C’est important de sensibiliser la population et les autorités de santé là-dessus », dit-elle.

La spécialiste rappelle que depuis 30 ans, l’obésité progresse de façon fulgurante. « Mais on n’a pas encore goûté à toutes les conséquences de cette vague d’obésité sur nos réseaux de santé », dit-elle.

Le Québec a du chemin à faire

Il y a quelques années, la Dre St-Pierre a créé les cliniques 180 qui accompagnent les familles avec un suivi intensif pour lutter contre l’obésité. Une équipe multidisciplinaire, composée notamment de nutritionnistes, d’infirmières, de psychologues et de travailleurs sociaux, travaille dans ces cliniques qui fonctionnent sans soutien de l’État.

Le programme Circuit du CHU Sainte-Justine, qui offre lui aussi les services d’une équipe multidisciplinaire en prévention cardiovasculaire, fonctionne également grâce à des dons.

« Pourtant, on sait que chaque dollar investi en prévention de l’obésité chez les enfants rapporte 540 % en bénéfices au bout de cinq ans. C’est énorme », note la Dre St-Pierre.

Le Dr Juneau souligne que les impacts de l’obésité sur la santé cardiovasculaire sont connus depuis longtemps. Il doute que l’avis de l’AHA ait un impact majeur sur les organismes de santé publique, même s’il espère que des investissements seront annoncés rapidement. « Je pratique depuis 35 ans. Et je me bats toujours pour avoir plus d’argent en prévention », dit le Dr Juneau, qui s’estime tout de même chanceux, puisqu’il reçoit beaucoup de soutien de l’Institut de cardiologie de Montréal.

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Des pistes de solution

Un plan d’intervention

Politique alimentaire pour éliminer la malbouffe des cafétérias, augmentation du financement pour la chirurgie bariatrique, politique de promotion des saines habitudes de vie… le gouvernement a adopté plusieurs initiatives au fil des ans pour prévenir les problèmes liés au poids. Mais comme plusieurs de ses collègues, leDr Julius Erdstein, chef du département de médecine pour adolescents de l’Hôpital de Montréal pour enfants, estime que si ce n’est déjà le cas, le Québec vivra malgré tout une « crise de société » liée à l’épidémie d’obésité. Pour lui, le Québec a besoin d’un « plan d’intervention et de prévention » de l’obésité chez les enfants. « Les seules cliniques qui existent en prévention doivent aller chercher du financement privé », déplore-t-il.

Un meilleur accès aux spécialistes

Preuve que les ressources manquent en prévention de l’obésité au Québec, la Dre Judith Simoneau-Roy, endocrinologue-pédiatre au CIUSSS de l’Estrie – CHUS, gère elle-même une clinique « multidisciplinaire » avec… une seule nutritionniste. Dès 2004, les spécialistes annonçaient pourtant que la génération qui suivrait aurait une espérance de vie plus courte que la précédente, principalement à cause de l’épidémie d’obésité, rappelle la Dre Simoneau-Roy. Elle plaide pour un meilleur accès aux spécialistes comme les nutritionnistes, psychologues et kinésiologues pour les enfants qui s’écartent de leur courbe de poids. « On sait qu’au moins 80 % des ados qui sont obèses seront des adultes obèses. Il faut agir tôt pour casser cette courbe », dit-elle.

Un programme pour les adolescents

Le Dr Laurent Biertho, chirurgien bariatrique à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, affirme « qu’aucun programme public de soins intégrés pour les adolescents » n’existe en prévention de l’obésité au Québec. Au pays, un seul programme du genre existe, et il est à Toronto. « C’est extrêmement difficile de trouver des ressources en nutrition, en psychologie… dit-il. On manque malheureusement de ressources. »

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