Québec poursuit les promoteurs de la Grande Roue

La Grande Roue, érigée en 2017 dans le cadre des fêtes du 375e anniversaire de Montréal, est poursuivie pour s’être installée au beau milieu du Parc du Bassin-Bonsecours sans obtenir les autorisations préalables de l’État en matière de préservation du patrimoine. Le parc où le manège panoramique est érigé figure au répertoire du patrimoine culturel, notamment parce qu’il comporte des vestiges archéologiques et qu’il a obtenu, lors de son inauguration en 1992, des mentions qui soulignaient la qualité de son aménagement. Or les promoteurs de la Grande Roue sont accusés de ne pas en avoir tenu compte en vertu des exigences du gouvernement.

En s’installant dans ce parc sans toutes les autorisations de l’État, les promoteurs privés de la Grande Roue ont enfreint les règles de la Loi sur le patrimoine culturel, tout en altérant le site, estime le ministère de la Culture et des Communications. En conséquence, confirme le ministère au Devoir, il a été confié à la direction des poursuites criminelles et pénales le soin d’engager une action en justice.

Il a été impossible au Devoir de parler directement à l’un des actionnaires de cette attraction touristique privée qui a, depuis deux ans, changé le paysage du Vieux-Port. Le porte-parole délégué par l’entreprise, Alexandre Dumas de la firme de relations publiques National, confirme cependant qu’une poursuite de plus de 100 000 $ a bel et bien été intentée par le ministère.

« Les travaux entourant l’érection de la Grande Roue n’ont pas été réalisés conformément aux dispositions de la Loi sur le patrimoine culturel », confirme le ministère en réponse aux questions du Devoir. En 2017, devant ce constat, alors que des travaux étaient déjà amorcés, le ministère a été placé devant le fait accompli. « Le ministère est intervenu auprès de l’entreprise responsable des travaux et a été en mesure d’autoriser uniquement la portion du projet qui n’était pas encore réalisée, soit l’aménagement paysager et certaines dépendances de la Grande Roue. »

Tout le reste, à commencer par la Grande Roue elle-même, n’est pas conforme selon le ministère, qui souligne que la réalisation de l’ensemble s’est faite sans toutes les autorisations préalables. Les ancrages de la structure pourraient, entre autres choses, avoir causé un préjudice aux artefacts des anciens silos préservés jusque-là dans l’aménagement du parc.

Si la Grande Roue a été présentée comme un legs des fêtes du 375e anniversaire de la ville, le ministère de la Culture rappelle pour sa part que l’espace colonisé pour ériger cette structure est en lui-même « un des legs du 350e anniversaire de la fondation de Montréal ». La structure a été érigée « au coeur du Parc du Bassin-Bonsecours, un parc construit en partie sur les vestiges d’une jetée construite en 1922, reliée au silo no 2, ainsi que dans l’emprise des bassins qui ont été partiellement déblayés ».

En raison de la poursuite judiciaire, « le ministère n’émettra aucun commentaire supplémentaire sur ce dossier » a affirmé au Devoir sa porte-parole.

La responsabilité de la Ville ?

Le déblaiement partiel du bassin Bonsecours en 1991-1992 a permis d’accéder aux contours des quais et de créer une île qui intègre les vestiges de la jetée centrale autrefois liée à un immense silo. Quelle est la responsabilité de la Ville de Montréal dans la préservation de ce legs ? En autorisant, de son côté, l’érection de cette structure de fête foraine, la ville avait-elle le devoir de considérer, chemin faisant, la préservation de ce parc et de ses artefacts ?

À la Ville de Montréal, on répète au Devoir que « la Grande Roue est un “équipement récréatif” conforme au zonage dans cette zone ». Audrey Gauthier, relationniste pour la Ville, précise que « les cinq dépendances attenantes ont par contre fait l’objet d’un processus de révision de projet incluant des présentations aux membres du Comité consultatif d’urbanisme de l’arrondissement et ont été autorisées par un permis de construction délivré par l’arrondissement en juillet 2017 ». Ce sont ces mêmes dépendances qui ont « fait l’objet d’une autorisation délivrée par le ministère de la Culture et des Communications du Québec en juin 2017 ».

La Ville de Montréal ne considère pas que la valeur intrinsèque du parc et des biens archéologiques qu’il comporte devait l’encourager à plus de prudence avant d’accorder des autorisations. Elle renvoie, à ce sujet, au ministère de la Culture. « Les questions relatives aux biens archéologiques dans un site patrimonial relèvent du ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCC) ».

Des liens avec la mafia ?

La Grande Roue souhaite pouvoir offrir de l’alcool dans ses restaurants. Or, selon des documents de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec, le Service de police de la Ville de Montréal s’oppose à la délivrance de permis à la suite d’une enquête où «aucune collaboration n’a été offerte, et qui révèle l’implication directe d’un proche du crime organisé traditionnel italien dans le projet, son lourd passé criminel, de même que des liens entre ce dernier » et les activités liées à cette attraction touristique. L’avocate Joyce Tremblay, porte-parole de la Régie, confirme au Devoir qu’un avis de rencontre a été adressé à M. Jeff Jorgensen, représentant de la Grande Roue de Montréal.

« Les procureurs de la Grande Roue ont soutenu qu’elle n’a rien à voir là-dedans », affirme Alexandre Dumas, au nom des propriétaires. « On a une entente avec un de nos quarante fournisseurs. Et on en est satisfaits », dit-il, en parlant de l’individu montré du doigt par la police.

Contenu similaire