«SLĀV» (bis)

Il arrive parfois que le Québec fasse office d’augure. Les petites sociétés sont souvent des laboratoires. Pour le meilleur comme pour le pire. Qu’on pense à nos missionnaires qui annoncèrent la bonne nouvelle autour du globe. Dans un autre registre, le Québec fut dans les années 1980 l’un des premiers et des rares endroits à troquer le Coca-Cola pour le Pepsi. Un cas d’espèce aujourd’hui étudié en publicité. Cela n’est pas si surprenant. Peuple minoritaire à l’identité blessée, sans quille et sans frontières, soumis à la domination et au feu roulant de la critique du monde anglo-américain, peu de sociétés sont aussi obsédées par la modernité. Au point où celle-ci prend parfois la forme d’une course frénétique vers le vide.

Mais la modernité n’est pas toujours là où on l’attend. En censurant la pièce de théâtre SLĀV l’été dernier, le Québec ne pensait pas faire école. Et pourtant.

  

Neuf mois plus tard, presque jour pour jour, un événement semblable vient de se produire à la Sorbonne. Le lundi 25 mars, une cinquantaine de militants ont fait irruption à l’entrée de l’université pour empêcher la représentation des Suppliantes d’Eschyle. Selon les militants de ces organisations dites « antiracistes », le maquillage et les masques sombres utilisés par les acteurs s’apparentaient au « blackface » américain, identifié à un folklore ségrégationniste.

Peu importe que 98 % des Français n’aient pas la moindre idée de ce qu’est le blackface ! Mais, passons. Dans cette pièce, le metteur en scène Philippe Brunet a voulu souligner l’affrontement entre les Grecs d’Argos et les Danaïdes venus des bords du Nil. Pour ces dernières, il a donc utilisé un maquillage sombre et des masques cuivrés inspirés de la tradition antique. Les comédiens ont eu beau proposer aux militants qui s’étaient infiltrés dans les loges d’assister à la représentation, rien n’y fit. Comme leurs obscurantistes alter ego québécois qui s’étaient opposés à SLĀV, ils avaient jugé avant d’avoir vu.

L’affaire n’est pas sans rappeler aussi la polémique autour de Kanata, une autre pièce de Robert Lepage, dans laquelle on lui avait reproché de ne pas faire jouer des Amérindiens. Dans ce cas, les lobbies antiracistes s’attaquaient pourtant à un des très rares metteurs en scène à avoir monté Shakespeare avec des artistes hurons-wendats. Il en va de même à Paris. Philippe Brunet est un helléniste réputé attaché à la restitution du grec ancien dans toute sa rigueur. On lui doit notamment une nouvelle traduction de l’Iliade. Comme Lepage avec les Amérindiens, Brunet a non seulement travaillé avec le grand cinéaste et ethnologue Jean Rouch, il s’est aussi toujours attaché à restituer dans l’art grec l’importance de l’Afrique. Ce qui à l’époque n’était pas très bien vu des milieux hellénistes. Comme Robert Lepage au Village huron, Philippe Brunet a monté une Antigone abyssinienne ainsi que Les Perses d’Eschyle avec le sociologue nigérien Diouldé Laya qui déclamait des vers en peul.

Mais qu’importe, la nouvelle vulgate antiraciste n’a que faire de ces considérations qui semblent hors de portée de sa culture d’extrême gauche. Au contraire, on a le sentiment que ses cibles favorites sont justement ces artistes qui ont toujours été les plus ouverts à l’Afrique et aux peuples noirs. Ce qui ne serait peut-être pas si étonnant au fond, l’extrême gauche ayant toujours eu comme ennemi principal la gauche modérée ou sociale-démocrate. Celle dont les réformes ont toujours démontré par l’exemple que la révolution était un cul-de-sac. D’ailleurs, en guise de « réparation », les militants ont réclamé l’organisation d’un colloque sur les blackface auquel, sur le mode soviétique, le metteur en scène et le doyen de l’université auraient été tenus d’assister. Histoire de les rééduquer !

  

Heureusement, au lieu de s’écraser comme l’avait fait le Festival international de jazz de Montréal à propos de SL?V ou de s’excuser comme l’a fait de manière affligeante Robert Lepage, la Sorbonne a décidé de ne pas plier. Du ministre de la Culture au recteur de l’université, tous ont dénoncé une atteinte à la liberté d’expression contraire à toutes les valeurs universitaires. La pièce sera d’ailleurs reprise. Et cette fois, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

L’événement devrait nous faire réfléchir à l’impunité dont jouit ce nouvel extrémisme. Une impunité sans commune mesure avec ce qu’on avait connu dans l’histoire récente. Dans les mouvements féministe, antiraciste et écologiste, on assiste à la flambée d’une forme de néomarxisme radical à qui tout semble permis. Un extrémisme qu’il est difficile, en France du moins, de ne pas rapprocher de l’impunité dont semblent jouir ces autres radicaux de gauche que sont les Black Bloc, qui saccagent les centres-villes de la France depuis des semaines.

On ne devrait jamais hausser les épaules devant la censure du théâtre. Cet art de la scène est le plus symbolique de tous. Ce n’est pas un hasard s’il est né dans la Grèce antique avec la démocratie. Du choeur grec un jour sortit l’acteur individuel, qui s’avança à l’avant-scène pour discuter des choses de la Cité. De là naquirent la représentation et le dialogue, eux-mêmes fondateurs de la démocratie. Quand le théâtre va mal, il se pourrait que la démocratie soit la première à en souffrir.

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