Taipei, la nuit

Avec une population urbaine dépassant légèrement les deux millions et demi d’habitants, Taipei peut être considérée comme la plus petite des grandes villes de langue chinoise. La capitale taïwanaise ne manque pas pour autant de personnalité, bien au contraire. Elle est unique et représente l’une des destinations les plus intéressantes et originales du continent asiatique.

Avant de plonger dans les entrailles de cette ville fascinante, une mise en contexte s’impose. Taïwan est un pays qui n’existe officiellement que pour les Taïwanais. Vaincu en 1949 par Mao et les communistes lors de la guerre civile chinoise, le leader du parti politique du Kuomintang, Tchang Kaï-chek, avec deux millions de ses soldats et de ses partisans, se réfugie en catastrophe sur l’île.

Ce parti contrôlera Taïwan jusqu’en 2000, soit bien après la mort de l’autoritaire leader, en 1975. Depuis, un peu comme au Québec, en Catalogne ou en Écosse, la politique taïwanaise a été dominée par deux formations, l’une indépendantiste (le Parti démocrate progressiste, PDP), l’autre autonomiste, plus proche de la Chine (le Kuomintang), qui ont adopté des approches diamétralement opposées par rapport à l’identité taïwanaise et envers leur puissant voisin.

Petite île située dans l’ombre du dragon chinois, qui la considère comme faisant partie intégrante de son territoire, ce pays autoproclamé possède son armée, sa police, sa monnaie, mais n’est reconnu par à peu près aucune nation dans le monde et n’a droit de parole dans aucun forum international important. Ses 24 millions d’habitants vivent sous la peur d’une invasion de la Chine, qui n’hésite pas à braquer ses canons en sa direction en pleine campagne électorale taïwanaise pour inciter les électeurs à tourner le dos au PDP. Malgré de nombreuses menaces, la formation indépendantiste gouverne le pays depuis 2016.

Le résultat de cette histoire en parallèle est que le pays capitaliste a échappé aux grandes réformes communistes et qu’il a développé sa propre culture, dont il est extrêmement fier. La liberté d’expression et la démocratie qui s’y déploient attirent les jeunes, les artistes et les libres penseurs du continent, qui enrichissent sa société.

Taipei possède deux visages, qui ont le don de déstabiliser les visiteurs. De jour, inondée de milliers de bruyantes mobylettes, la capitale donne l’impression d’avoir servi de décor à de nombreux films de science-fiction des années 1980. Son architecture, qui a longtemps été la risée du continent, mais qui s’est grandement améliorée dans les dernières années, multiplie les formes asymétriques et irrégulières : sphères géantes fusionnées à des rectangles, tours d’habitations surchargées de cylindres et de carrés ; l’endroit donne l’impression d’avoir été conçu selon les règles esthétiques d’une lointaine planète.

Mais la nuit, tout se transforme et la ville s’éclate. Les gens investissent par milliers les nombreux marchés et prennent d’assaut les différents quartiers. C’est à ce moment que Taipei montre sa véritable personnalité, que ses lumières multicolores repoussent la noirceur et que des milliers de parfums inondent ses allées.

La ville possède une magnifique offre de marchés. Il y en a pour tous les goûts. L’allée des Serpents se concentre sur les produits de la médecine traditionnelle chinoise. Il est possible d’y trouver du sang de serpent, de la viande de tortue ainsi que du vin de pénis de chevreuil, aux effets apparemment aphrodisiaques. Le marché aux puces Fu-He propose quant à lui des centaines de kiosques qui vendent des babioles provenant des quatre coins du monde. Quant au marché de Liaoning, spécialisé dans les fruits de mer, c’est l’endroit idéal pour déguster une des spécialités du pays : une omelette aux huîtres.

Mais le roi des marchés de Taipei est sans conteste le marché de nuit de Shilin, le plus grand et le plus coloré de tous. S’y rejoignent, une fois le soleil couché, des milliers de personnes qui déambulent, entassées, le regard émerveillé, à travers les étroites et nombreuses ruelles qui constituent la pieuvre étendue que représente ce marché à ciel ouvert. Une multitude de marchands de rues y offrent aux gourmands leurs délicieux produits concoctés et cuisinés sur place. C’est le lieu parfait pour s’initier à l’épatante cuisine taïwanaise, unique en Asie, véritable creuset des cuisines locale, chinoise et japonaise (le Japon a occupé l’île de 1895 à 1945).

Brochettes de viande, boules de poisson, dumplings, thé aux perles (ou Bubble Tea, inventé à Taipei), jus de fruits, saucisses de toutes sortes, fruits de mer frais ou panés, poissons grillés… Vos sens seront sans cesse sollicités dans cette orgie d’odeurs et de saveurs.

Rassasiés, les jambes quelque peu fatiguées, vous sentirez peut-être le besoin de vous asseoir pour boire un verre. Le quartier de Ximending, surnommé le « mini-Tokyo », serait alors tout indiqué. Ce lieu de rassemblement de la jeunesse de la ville concentre une pléiade de bars et de discothèques particulièrement fréquentés. Vous y trouverez également, à l’instar des villes japonaises, une abondance de panneaux publicitaires géants, de néons criants et de commerces offrant des produits japonais (mangas, figurines de superhéros, films, musique…), extrêmement populaires dans le pays.

La librairie qui ne dort jamais

Pour terminer la soirée (ou la nuit) en beauté, rien de mieux que de bouquiner à la librairie Eslite, ouverte 24 heures par jour, qui n’a pas fermé ses portes depuis 1999. Devenue l’un des repères préférés des insomniaques et des amoureux de livres de la cité, elle s’est transformée avec les années en une attraction culturelle appréciée des touristes littéraires. La succursale de la rue Dunhua propose sur ses cinq étages près d’un quart de million de livres en langues chinoises et étrangères. Mangas rares, livres pour enfants, romans, livres d’art et de cuisine, tout s’y trouve en impressionnante quantité.

Une visite s’impose, spécialement la nuit, dans ce lieu où se rassemble une faune des plus particulières, qui feuillette des livres assise directement sur le plancher ou sur les marches des escaliers. L’endroit paraît évoluer dans une autre temporalité, celle qui est rythmée par la musique des mots et la beauté des images immortalisées sur papier. Comme quoi Taipei peut, en une seule nuit, nourrir à la fois votre ventre, votre imagination et votre esprit.

Gabriel Anctil était l’invité de Tourisme Taïwan et de Hong Kong Airlines.

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