Un marché légal qui n’est «pas attrayant»

Jean-Sébastien Fallu, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, est un spécialiste en prévention de la toxicomanie. Le Journal lui a demandé son diagnostic sur l’état actuel de la légalisation du pot.

Question : Êtes-vous étonné que les groupes criminels aient trouvé toutes sortes de façons de s’ajuster à la légalisation du pot pour conserver le contrôle de ce marché ?

Réponse : Ça ne me surprend pas du tout. Ils s’adaptent et comblent les lacunes du marché légal. En même temps, je trouve qu’on fait tout pour maintenir le marché illégal en place. Pourtant, l’un des principaux objectifs de la légalisation, c’était justement de remplacer le marché illégal. On est même en train de s’éloigner des objectifs de santé publique qui étaient à la base de la légalisation.

La SQDC envisageait de faire perdre 30 % du marché au crime organisé dès la première année. C’était réaliste ?

Ça ne prend pas la tête à Papineau pour se rendre compte que si la SQDC n’ouvre pas assez de succursales, si elle manque de produits sur ses tablettes, si elle n’offre pas des prix abordables, il n’y a rien d’étonnant à ce que le marché illégal demeure florissant. D’ailleurs, les gros consommateurs n’ont pas intérêt à aller vers le marché légal parce que c’est bien trop cher. En plus, le gouvernement Legault va hausser l’âge légal à 21 ans pour avoir le droit d’en acheter.

Que pensez-vous des problèmes de pénurie à la SQDC ?

On a fait beaucoup de cas du manque d’approvisionnement, mais c’était totalement prévisible. C’est arrivé partout ailleurs où le cannabis a été légalisé. L’industrie canadienne peinait déjà à fournir le marché du cannabis médical.

Que devrait-on faire pour nuire davantage au marché illégal ?

Ça ne changera pas du jour au lendemain, mais pour que ça fonctionne, il faut d’abord rendre le marché légal plus accessible­­­. Ouvrir plus de succursales de la SQDC. Y rendre l’expérience client attrayante. Présentement, ce n’est pas considéré comme étant attirant par les clients. Avoir des produits en quantités et en variétés suffisantes. Dans le discours social et politique, il faut aussi cesser de démoniser le cannabis alors que l’alcool continue d’être banalisé. On est resté trop près du modèle de la prohibition. Les gens préfèrent encore rester dans l’ombre.

Ne croyez-vous donc pas qu’il s’agissait d’un projet de loi précipité par le gouvernement Trudeau ?

Il fallait le faire et c’est une bonne chose. C’est vrai qu’on n’était pas prêt pour que tout soit en place et que ça fonctionne, le 17 octobre. En même temps, je ne suis pas certain qu’on l’aurait été si on avait attendu. Par exemple, la légalisation du cannabis a forcé des entreprises à agir et à se doter de politiques internes qu’elles n’avaient pas encore adoptées, même en matière de consommation d’alcool. Je déplore aussi qu’au Québec, le gouvernement Couillard ait été de mauvaise foi et ait attendu avant de se mettre au travail, en tenant le discours qu’Ottawa l’avait pris de court.

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