Une usine à pot près de chez vous

Les policiers de Montréal ont privé le crime organisé de plusieurs millions de dollars l’hiver dernier en débusquant une véritable usine de production de marijuana bien dissimulée depuis deux ans dans un quartier résidentiel.

La « maison de pot » découverte lors de cette enquête de l’Unité des produits de la criminalité du SPVM, dont Le Journal a obtenu les détails, porte la signature de la pègre asiatique, qui domine la culture intérieure de cannabis dans les régions de Montréal, de Laval et de Longueuil.

L’opération a permis les mises en accusation de quatre personnes d’origine vietnamienne qui devront comparaître au palais de justice de Montréal, à la mi-avril, pour répondre à des accusations de complot, de production de cannabis et de possession de cannabis à des fins de trafic.

La résidence visée, qui a pignon sur la 5e Rue dans un quartier résidentiel paisible de Rivière-des-Prairies, semblait tout à fait normale vue de l’extérieur.

Bien camouflée

Mais à l’intérieur de ce cottage unifamilial d’une valeur de plus d’un demi-million de dollars, « chaque pièce avait été exploitée à son plein potentiel afin d’y produire de la marijuana », a écrit un enquêteur dans des documents de cour.

Et c’était le cas depuis au moins deux ans, avant que les policiers y mettent les pieds à la mi-janvier.

L’enquête du SPVM a commencé à la fin de novembre 2018, « à la suite d’une vérification d’un inspecteur d’Hydro-Québec » qui a soupçonné que les occupants de la résidence détournaient l’électricité des compteurs de la société d’État.

De plus, l’inspecteur avait flairé « une odeur de cannabis » émanant de la maison, selon des rapports policiers.

En surveillant les lieux, les policiers ont vite identifié deux hommes qui se rendaient au 9545, sur la 5e Rue, pour en ressortir « avec des sacs de plastique » vraisemblablement remplis de marijuana.

À quelques reprises durant l’hiver, ces deux suspects ont été suivis alors qu’ils faisaient des allers-retours entre cette adresse et un duplex du secteur Anjou.

Sexagénaire au pouce vert

L’un d’eux, Van Thom Le, 65 ans, a également été observé par les policiers alors qu’il allait faire des achats dans un commerce de vente de matériel de serre prisé par d’autres « mariculteurs » ciblés par le SPVM dans le passé.

Ce sexagénaire avait aussi été condamné à 12 mois de prison pour production de plus de 600 plants de marijuana en 2012.

Le 17 janvier dernier, les policiers sont entrés à l’intérieur du cottage munis d’un mandat de perquisition.

Ils ont vite constaté que les rideaux ornant des fenêtres de la façade ne servaient qu’à donner l’impression aux passants que l’endroit était habité. Dans les faits, personne ne pouvait vivre là.

« Cette résidence a été transformée en usine de production de marijuana intérieure », précise le SPVM dans les documents judiciaires liés à l’enquête.

Chaque pièce de la maison était colmatée d’un « plastique opaque » et ventilée avec un système de climatiseurs, de tuyaux et de filtres au charbon pour en extraire l’air vicié et masquer l’odeur de cannabis.

Les policiers ont répertorié plus de 1800 plants de pot qui poussaient aux trois niveaux de la résidence, du sous-sol jusqu’à l’étage supérieur, en passant par le garage.

La plantation était dangereusement alimentée par des panneaux électriques, des transformateurs et des lampes dont l’installation illégale entraînait « un risque d’incendie imminent », d’après la police.

Caché dans une garde-robe

À une valeur de 1000 $ le plant sur le marché noir et avec une capacité de sept récoltes par année, cette manufacture clandestine représentait un chiffre d’affaires potentiel de 13 millions de dollars.

La culture de cannabis illégal y était « en opération depuis minimalement avril 2017 », estime le SPVM d’après des éléments de preuve relevés sur place.

Pendant la perquisition sur la 5e Rue, d’autres policiers suivaient le suspect Van Thom Le et surveillaient le duplex à Anjou où le sexagénaire avait été vu le mois précédent cette rafle.

Ils l’ont appréhendé sur place après que lui et des complices sont ressortis de cet immeuble avec un sac poubelle « contenant 99 plants [de pot] fraîchement coupés ».

Le soir même, les policiers ont mené une perquisition dans le duplex situé sur la rue Terrasse Val-d’Anjou. Ils y ont effectué trois autres arrestations.

Les policiers ont trouvé l’un des cultivateurs suspects, Ngan Van Le, 43 ans, « caché sur le sol de la garde-robe de la chambre principale » d’un des deux logements.

Sa conjointe, Thi Hui Tran, 47 ans, propriétaire de ce duplex évalué à 481 600 $ par la Ville de Montréal, a aussi été appréhendée.

Au même endroit, une somme de 22 400 $ en argent liquide a également été saisie dans un coffre-fort.

L’autre logement du duplex était un « cinq et demi » qui avait été entièrement transformé pour faire pousser du cannabis. Mais des suspects avaient déjà fait disparaître tous les plants de pot cultivés sur place.

La police disait croire que la culture était en opération depuis quelques mois seulement « et qu’il y a eu au moins une récolte d’effectuée ».

Payés 1000 $ par mois

Van Thom Le aurait avoué aux policiers qu’il « aidait depuis deux ans » à exploiter la serre clandestine de pot sur la 5e Rue, selon la preuve au dossier.

Il aurait ajouté que ses employeurs, qu’il n’a pas identifiés, lui payaient un petit salaire en argent comptant de 500 $ toutes les deux semaines, « en dessous de la table ».

Cela représente des « pinottes » comparativement aux profits générés par la production du pot québécois. Chaque année, plusieurs tonnes de cannabis « made in Quebec » sont exportées sur le lucratif marché du nord-est des États-Unis, où il se vend 3000 $ la livre.

Propriétés bloquées

À la suite de cette opération, deux juges ont émis des ordonnances de blocage sur les deux propriétés qui abritaient ces plantations illégales en vue de leur confiscation ultérieure. L’État et la Ville de Montréal pourraient ensuite les revendre en se partageant les profits.

En septembre 2017, le commandant Minh Tri Truong, du SPVM, indiquait au Journal que la pègre asiatique exerçait « le monopole » de la culture intérieure de pot dans la région de la métropole.

Les policiers estiment qu’il y aurait plusieurs centaines de ces résidences transformées en serres de cannabis entre la couronne nord et la Rive-Sud.

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