Véganisme: entre bien-être animal et devoirs humains

Cette histoire débute le jour où un journaliste décide de s’acheter une paire de bottes dans une boutique de quartier et qu’un vendeur lui suggère un modèle en glissant au passage : « Elles ne sont peut-être pas chaudes, mais au moins, elles sont véganes. »

L’argument, oscillant entre trivialité et conviction forcée, aura ouvert une brèche : quel paradigme peut pousser à ce degré la primauté de l’éthique et de la morale, et que peut-il se cacher dans l’angle mort de ceux-ci ? L’écheveau est compliqué à démêler, et la véritable question dépasse la simple consommation de viande. Tour d’horizon avec des penseurs d’ici et d’ailleurs.

Au Québec, les dispositions légales de la Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal (qui ne s’appliquent que partiellement aux animaux destinés aux expériences en laboratoire ou à l’élevage), entrée en vigueur en décembre 2015, stipulent que les animaux ne sont plus des « biens meubles » mais « des êtres doués de sensibilité » qui « ont des impératifs biologiques ».

Si de telles dispositions sont récentes, la domestication des animaux, elle, remonte à plus de 15 000 ans et témoigne de notre passage d’une idéologie de prédation à un système d’exploitation des ressources naturelles.

Ce constat est au cœur des recherches de l’ethnologue et anthropologue français Jean-Pierre Digard. Directeur de recherche émérite au Centre national de recherche scientifique (CNRS), il est également spécialiste de la domestication des animaux. On le retrouve aussi probablement dans bien des salons d’activistes sous forme de poupée vaudou tant ses propos font réagir les militants sur les médias sociaux. Auteur du brûlot L’animalisme est un antihumanisme (CNRS Éditions, 2018), il conteste l’idée d’accorder des droits aux animaux et croit plutôt aux « devoirs » des êtres humains.

Au bout du fil, Digard explique : « On ne peut avoir des droits si l’on n’a pas de devoirs. L’homme a des devoirs envers les animaux. Il a commencé à les priver de leur liberté pour les élever, il doit donc les nourrir, les protéger, leur fournir un confort “normal pour un animal”. » Pour lui, le problème est surtout la pression productiviste excessive qui s’exerce sur les animaux et qui fait oublier aux êtres humains leurs devoirs.

L’un des termes qui font bouillir Jean-Pierre Digard est l’idée du « bien-être animal », traduction d’animal welfare : « Je suis d’avis que si l’on voulait traiter le “bien-être animal”, on devrait commencer par ces gens [éleveurs et travailleurs de l’industrie] qui font un métier éprouvant. »

Le Monde parlait à ce titre, le 31 janvier dernier, de l’augmentation du taux de suicide chez les agriculteurs français comme d’une « hécatombe silencieuse ». Ce n’est cependant pas tant la notion qui choque l’homme, mais l’expression elle-même. Selon lui, on ne peut définir le « bien-être » d’un animal à moins d’en devenir un soi-même.

Jocelyne Porcher est aussi réticente au terme. Elle-même éleveuse de brebis puis de porcs durant des années, avant de devenir sociologue, la directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) en France rappelle que la critique sociale et économique développéeautour de l’idée d’animal welfare s’est concentrée sur les animaux et non les travailleurs. « On a par le fait même tenté de simplement concilier acceptabilité sociale et rentabilité. »

Auteure de Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle (La Découverte, 2014), Porcher affirme que les chercheurs du « bien-être » animal sont au surplus « complètement coupés du monde réel ». Elle les accuse de ne connaître « ni l’élevage, ni les éleveurs, ni les animaux d’élevage ».

À son avis, en matière de relation aux animaux, si l’opposition entre individus urbains et ruraux est vraie, c’est surtout sur le plan du travail qu’il y a deux mondes : un monde où l’animal est un concept, et un monde où l’on fréquente réellement les animaux.

Guerre des paradigmes

Pour la philosophe Valéry Giroux, coauteure, avec Renan Larue, de l’ouvrage Le véganisme, publié en 2017 dans la collection « Que sais-je », l’argument est peu convaincant. « Faudrait-il nous fier aux seuls Monsanto de ce monde pour juger de la gravité de la monopolisation des semences ou de l’importance de la sécurité alimentaire ? »

Le problème est ailleurs, rétorque Porcher, qui croit que le concept de « bien-être animal » a permis d’éviter une critique radicale de la production industrielle, avec laquelle il faudrait pourtant rompre. « Il y a, sur la planète, un milliard de personnes sous-alimentées. Ce n’est pas une question de quantité. Ce qu’il y a, c’est un gâchis, on ne partage pas les richesses, croit l’essayiste. Les “productions animales” ne servent pas à nourrir, mais à faire de l’argent. Ce rapport dans lequel les animaux servent à générer un profit remonte au XIXe siècle et à l’avènement de la zootechnie. C’est de ce paradigme qu’il faut sortir. »

Toutefois, de l’avis de Valéry Giroux, l’un des facteurs qui expliquent la ténacité de l’élevage, dans un contexte où nous aurions toutes les raisons d’y renoncer, réside davantage dans le mythe du petit producteur qui aime ses animaux et les traite bien.

« Je dis “mythe” non pas parce qu’on n’en trouve aucun, mais parce que nous accordons une immense importance à la représentation bucolique que l’on se fait dans notre imaginaire collectif, alors que plus de 95 % de nos aliments d’origine animale proviennent pourtant d’élevages industriels. »

Christiane Bailey est doctorante en philosophie à l’Université de Montréal. Elle travaillait aussi, jusqu’à tout récemment, dans un refuge pour animaux.

À son avis, l’omnivorisme consciencieux préconisé notamment par des penseurs comme Jocelyne Porcher n’est ni une solution aux déserts alimentaires ni à la sécurité alimentaire, puisqu’il normalise et encourage la consommation de produits animaux.

Elle est cependant d’accord avec l’idée que le mouvement végane ne réglera pas la faim dans le monde par lui-même tant qu’on vivra dans un système économique capitaliste.

Celle qui a traqué pour ses recherches les meilleurs arguments éthiques pour défendre l’ordre établi en ce qui concerne nos relations aux animaux avoue avoir « de plus en plus de difficulté à penser cela possible ». Coauteure, avec Jean-François Labonté, de La philosophie à l’abattoir (Atelier 10, 2018), elle précise que les arguments pour défendre l’existence de l’industrie de l’élevage et des abattoirs « sont notoirement faibles », comme pour les zoos, les rodéos et les cirques.

Morale conceptuelle et du travail

Pour les penseurs véganes Valéry Giroux et Renan Larue, l’anthropocentrisme est soutenu par deux systèmes de pensée qui se renforcent mutuellement : le spécisme et le carnisme.

Le premier consiste à accorder moins de valeur morale aux êtres n’appartenant pas à l’espèce humaine. Le second, théorisé par la psychologue américaine Melanie Joy, nous conditionne à regarder comme bon, juste, naturel et nécessaire de manger, et plus généralement d’assujettir, les membres de certaines espèces animales.

Pour bon nombre d’activistes, « le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe », comme on peut le lire dans la revue française Cahiers antispécistes.

La comparaison fait réagir ? Parlez-en à Jean-Pierre Digard. Pour lui, les deux notions sont incomparables : « Alors que l’absurdité du racisme tient à l’inexistence des races dans l’espèce humaine, le spécisme est absurde, à l’inverse, parce que les espèces existent bel et bien et qu’elles ont un contenu biologique qui dresse entre elles des barrières génétiques infranchissables, sauf en de rares cas d’hybridation. »

Pour Jocelyne Porcher, ce type de morale au cœur de l’activisme végane est contentieux. Elle est d’avis que le gros problème est la primauté de la « morale conceptuelle des philosophes » sur la morale du travail, notamment celle des éleveurs, dont les demandes, comme l’abattage à la ferme plutôt qu’en abattoirs, sont justement dictées par un engagement moral.

Contestant l’idée de la « libération animale » (mise en avant par le philosophe australien Peter Singer, dans un livre du même nom en 1975), Porcher croit que les bêtes demandent à vivre avec nous, tout comme nous demandons à vivre avec elles. « Les individus qui parlent de “libération animale” disent ça des vaches, mais pas de leur chien. Leur liberté serait la liberté d’être une proie. L’élevage, au contraire, avec les animaux de ferme, repose sur un rapport de pacification. »

La chercheuse, dont le travail s’inspire de l’éthique du don, théorisée par le sociologue et anthropologue Marcel Mauss, croit beaucoup en l’idée du « travail animalier ». Elle soutient l’importance culturelle de cet échange entre deux mondes : une richesse à la fois pour les êtres humains… et pour les animaux ?

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