Aluminerie de Bécancour: un conflit de travail qui risque de mal tourner

Le conflit de travail de l’aluminerie de Bécancour (ABI), qui s’éternise depuis 15 mois, a pris la forme d’un « dialogue de sourds » d’une autre époque qui fait mal à ses 1030 travailleurs, comme à ses propriétaires Alcoa et Rio Tinto.

« Ça a l’air d’un conflit d’une autre époque, déplore le professeur de relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Jean-Claude Bernatchez. Les salariés de l’ABI ont droit à des conditions de travail compétitives comme les autres alumineries québécoises, mais on s’est engagé dans un dialogue de sourds. »

Selon lui, rien ne laissait présager au départ que le conflit allait s’envenimer. Le professeur pensait même que la question des régimes de retraite et des compétences se réglerait assez vite, et que les travailleurs allaient regagner ensuite leurs postes.

« Ces deux points étaient plutôt faciles à régler, mais quand la compagnie a fait son lockout en janvier, ses demandes se sont élargies à la question de l’organisation du travail et tout », observe M. Bernatchez.

« Drame humain »

Même si les propriétaires d’ABI, Alcoa et Rio Tinto, ont raison de vouloir moderniser l’usine d’une trentaine d’années, cette cure de rajeunissement ne doit pas se faire à n’importe quel prix. « C’est un drame humain, tout ça », laisse-t-il tomber.

Contrairement à ce qui est dit, l’allocation syndicale de 635 $ par semaine des travailleurs est loin d’être une panacée, selon Jean-Claude Bernatchez. « L’essentiel devra être remboursé par les travailleurs qui seront rappelés au travail », dit-il.

Une vision qui tranche avec celle du professeur agrégé au département de relations industrielles de l’Université Laval, Alain Barré. « Le syndicat doit en mener assez large sur le plancher de l’usine. Ça affecte sa productivité », estime-t-il.

D’après lui, les travailleurs de l’ABI ont un salaire bien au-dessus du marché. En novembre 2017, le salaire moyen des employés de l’usine était de 91 600 $. Il tournerait autour de 96 000 $ avec l’augmentation de 2,5 % proposée par l’employeur.

Concessions

Le premier ministre François Legault pense d’ailleurs que les syndiqués doivent mettre de l’eau dans leur vin. « Oui, je pense que le syndicat, étant donné les salaires très importants, pourrait faire des concessions », a-t-il indiqué mercredi dernier.

« On ne peut pas tenir un discours antipatronal là-dessus. C’est l’un des meilleurs taux de salaire dans le monde industriel au Québec. Et nous, on le paye en partie, en raison des tarifs d’électricité payés par l’ABI », analyse Alain Barré, du même avis.

Pire encore, pour M. Barré, l’impasse est telle qu’on ne doit plus exclure la fermeture de l’usine. « L’hypothèse de fermeture est sur la table. L’ABI ne procédera pas à la réouverture de cette usine-là si le problème de productivité n’est pas réglé », conclut-il.

Chronologie

22 novembre 2017

Les trois conventions collectives des employés arrivent à échéance.

22 décembre 2017

L’ABI dépose une offre finale et globale.

10 janvier 2018

Les syndiqués rejettent la dernière offre à 80 %.

11 janvier 2018

Le lock-out est déclenché.

23 avril 2018

L’ex-premier ministre Lucien Bouchard est nommé médiateur spécial au dossier.

6 septembre 2018

Le syndicat rencontre la direction d’Alcoa à son siège social de Pittsburgh avec Lucien Bouchard.

16 janvier 2019

Fin du mandat de Lucien Bouchard, qui n’est pas parvenu à rapprocher les parties pour un règlement.

Il empoche plus de 145 640 $ pour son rôle de médiateur.

4 mars 2019

Dépôt d’une offre finale et globale de l’ABI.

11 mars 2019

Les syndiqués rejettent l’offre à 82 %.

21 mars 2019

Les syndiqués déposent une contre-proposition.

1er avril 2019

Les syndiqués doivent rencontrer le premier ministre François Legault.

Un lock-out qui s’éternise

CONDITIONS DE TRAVAIL

Hausse de salaire de 2,5 % par année, promesse de rappeler les travailleurs qui n’ont pas démissionné depuis le début du conflit et plus grande discrétion patronale avec la sous-traitance ont fait partie de l’offre de l’employeur déposée en mars dernier. Dans sa contre-proposition, en cours d’analyse par la partie patronale, le syndicat a offert une réduction de 103 postes, en maintenant des dispositions pour limiter la sous-traitance.

RETOMBÉES NÉGATIVES

Le lock-out a fait perdre 165 M$ de ventes d’électricité à Hydro-Québec pour l’année 2018, selon la société d’État. Cela ne veut toutefois pas dire que l’énergie qui n’a pas été consommée par l’ABI n’a pas été vendue ailleurs, rappelle le porte-parole d’Hydro-Québec, Louis-Olivier Batty. Ça fait par ailleurs 15 mois que les quelque mille syndiqués, dont la moyenne de salaire est autour de 90 000 $, ne paient pas d’impôt, ce qui représente d’autres pertes pour l’État. Certains sous-traitants de l’aluminerie ont dû mettre des gens à pied, comme le Groupe MBI de Bécancour, qui gère l’entretien de l’aluminerie. D’autres, comme H.M. Métal de Sainte-Sophie-de-Lévrard, ont réussi à garder leur personnel en mettant les bouchées doubles pour trouver de nouveaux clients.

FONDS DE GRÈVE

Le syndicat ne veut pas dévoiler l’état des fonds de grève des lockoutés, affirmant que c’est de la régie interne. En janvier dernier, toutefois, Clément Masse avait dit qu’il y avait encore assez d’argent pour que chaque syndiqué reçoive 635 $ par semaine pendant au moins une autre année. Ils ont également le droit de travailler ailleurs, pourvu qu’ils fassent leur piquetage.

PRIX DE L’ALUMINIUM

En ce moment, l’aluminium québécois vers les États-Unis vaut 2160 $ la tonne. « C’est plutôt bas comme prix par rapport à l’historique de la valeur de l’aluminium », estime le professeur de relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Jean-Claude Bernatchez. En gros, la tonne métrique d’aluminium vaut 2400 $, mais nos alumineries doivent ajouter le fameux tarif de 10 % quand elles exportent chez nos voisins du Sud. Donc, en enlevant 240 $, on obtient 2160 $ la tonne.

INTIMIDATION

Le représentant syndical local Clément Masse nie la présence d’intimidation entre les employés qui veulent rentrer au travail et ceux qui désirent tenir leur bout face à la direction. Il assure que les deux points de vue ont été écoutés lors de la dernière assemblée générale. Il indique par ailleurs qu’il ne faut pas se fier à certains commentaires abrasifs qui ont circulé sur les réseaux sociaux pour conclure à un climat de tension hors des assemblées. Il reconnaît cependant qu’une journaliste a subi de l’intimidation dans les derniers jours, à la suite d’une manifestation à Trois-Rivières. Il a présenté ses excuses et qualifie ces comportements d’inacceptables.

Le patron de Rio Tinto refuse de s’exprimer devant les médias

Alfredo Barrios, président de Rio Tinto

Photo Pierre-Paul Poulin

Alfredo Barrios, président de Rio Tinto

Le grand patron de Rio Tinto Aluminium Alfredo Barrios refuse de parler aux médias.

En plein conflit de travail, le chef de la direction de Rio Tinto Aluminium, propriétaire de l’aluminerie de Bécancour (ABI) avec Alcoa, a refusé de répondre aux questions du Journal en marge d’une rencontre avec le premier ministre du Québec vendredi à Montréal.

À son arrivée, des membres de son service de communications se sont précipitées devant lui pour faire barrage. Au sortir de sa rencontre avec le premier ministre Legault, son personnel affecté aux relations publiques a repoussé Le Journal pour éviter que le dirigeant puisse répondre à une seule question.

Au même moment, sur Twitter, le premier ministre François Legault publiait une photo de sa rencontre avec lui, sourire aux lèvres, dans ses bureaux de Montréal.

« Avec le président de Rio Tinto, Alf Barrios, pour discuter, entre autres, de projets d’investissements au Québec », écrivait François Legault sur Twitter.

Joint par Le Journal après, le directeur des communications de Rio Tinto, Douglas Chow, a refusé de donner des détails sur « les projets d’investissements au Québec » évoqués publiquement par M. Legault sur les réseaux sociaux.

« Les échanges sont confidentiels », a-t-il martelé.

M. Chow n’a pas non plus voulu dire si Rio Tinto était sur le point d’acheter une plus grande part de l’usine de l’aluminerie de Bécancour (ABI), comme le disent certains experts. Rio Tinto possède 25 % de l’ABI et Alcoa, 75 %.

Au Québec, Rio Tinto a des alumineries à Alma, Sept-Îles, Saguenay et Bécancour.

L’an dernier, Rio Tinto Aluminium a engrangé des profits de 1,3 milliard de dollars.

– En collaboration avec Amélie St-Yves

À qui appartient Aluminerie ABI ?

♦ L’aluminerie de Bécancour (ABI) est la propriété d’Alcoa (74,9 %) et de Rio Tinto (25,1 %).

♦ Le siège social d’Alcoa est situé à Pittsburgh aux États-Unis.

L’entreprise est valorisée à près de sept milliards $ en Bourse.

♦ Quant à Rio Tinto, son siège social est à Londres. La société vaut plus de 87 milliards $ en Bourse.

♦ L’usine de Bécancour est cruciale pour l’économie du Centre-du-Québec avec des retombées estimées à plus de 500 millions $ dans la région.

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