Au Mali, « l’ampleur du massacre est inédite, mais elle était prévisible »

Le président Ibrahim Boubacar Keïta à Ogossagou, dans le centre du Mali, où au moins 160 personnes ont été massacrées le 23 mars 2019.

Le président Ibrahim Boubacar Keïta à Ogossagou, dans le centre du Mali, où au moins 160 personnes ont été massacrées le 23 mars 2019. REUTERS

Jamais depuis 2012 et le début de la crise, le Mali n’avait connu un tel massacre. Selon un dernier bilan, encore provisoire, au moins 160 personnes ont été tuées samedi 23 mars dans le village d’Ogossagou, dans le centre du pays. La tuerie a ciblé la communauté peule dans une région devenue l’épicentre des violences au Mali. D’après les Nations unies, plus de 500 morts et 58 attaques y ont été recensées en 2018. Suite à ce dernier massacre, qui n’a pas été revendiqué, le président Ibrahim Boubacar Keïta s’est rendu sur les lieux lundi pour promettre « justice » et « sécurité » aux survivants. La veille, son gouvernement avait notamment limogé le chef d’état-major général des armées et dissous la milice dogon Dan Nan Ambassagou, pointée du doigt depuis le drame.

Pour le chercheur malien Baba Dakono, de l’Institut des études sécuritaires, il est cependant réducteur de se concentrer sur l’aspect communautaire des violences.

Comment expliquez-vous un tel carnage ?

Baba Dakono L’ampleur peut paraître surprenante, elle est même inédite, mais l’attaque était prévisible. Nous sommes dans des localités où historiquement les groupes socioprofessionnels ont des rapports conflictuels. Seulement depuis 2014, on est entré dans une nouvelle forme de violence avec la présence de divers groupes armés ; des groupes extrémistes violents comme la Katiba Macina, mais aussi des réseaux de trafics qui opèrent tout le long de la frontière entre le Mali et le Burkina. Cette attaque était prévisible car elle est intervenue dans un environnement dominé par des luttes de pouvoir locales ainsi que dans un cycle de représailles et de vengeances entre des acteurs qui s’affrontent pour des ressources naturelles très limitées dans la zone.

Vous parlez de conflit entre acteurs socioprofessionnels plutôt qu’entre communautés peule, bambara, dogon…

Dans cet environnement, nous avons des éleveurs, des pasteurs, des pêcheurs, des agriculteurs. Chacune de ces catégories appartient, il est vrai, à une communauté. C’est pourquoi on a souvent tendance à ramener ce conflit à sa dimension communautaire. Le contexte et l’émergence de nouveaux acteurs ont fait évoluer ce conflit, mais à la base il s’est forgé essentiellement sur des rapports socioprofessionnels. On sait que les communautés ont des rapports conflictuels historiques entre elles mais également en leur sein. Dans la zone de Douentza, il y a traditionnellement des affrontements pour le pouvoir au sein même des communautés, que ce soit les Peuls ou les Dogon, ainsi qu’entre les communautés. Auparavant, ces conflits se réglaient au gourdin ou à la machette mais depuis 2012 et la présence massive d’armes conjuguée à la faible présence de l’Etat, ils se font à la kalachnikov et sont donc bien plus mortels. Avec l’émergence de nouveaux acteurs comme les groupes extrémistes tels que les djihadistes de la Katiba Macina, qui s’est « endogénéisée » dans la zone, il y a eu une sorte de repli des acteurs sur leur communauté qui donne l’impression que nous sommes dans le cadre d’affrontements inter et intracommunautaires.

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Selon vous, le niveau de violence est lié à la prolifération des armes dans la zone. Comment autant d’armes sont-elles devenues disponibles dans le centre du Mali ?

Cela a commencé en 2012. Le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest) avait pratiquement pris possession de toute la zone de Douentza. Avec la campagne militaire franco-africaine qui a débuté en janvier 2013, le groupe, dans sa fuite vers l’extrême nord du pays et vers la frontière mauritanienne, a laissé d’importants lots d’armements dans les localités. Ces armes ont été récupérées par des éleveurs et par des groupes qui se sont mués plus tard en groupes d’autodéfense communautaires. On sait également qu’il existe un important trafic entre le Mali et d’autres pays, mais aussi du nord vers le centre du Mali. Il est très facile d’avoir accès aux armes aujourd’hui dans ces localités. Autrefois, les chasseurs « dozos », qui sont présentés comme des belligérants, travaillaient avec des fusils de chasse, mais aujourd’hui ils ont de plus en plus des kalachnikovs et possèdent donc une puissance militaire bien plus forte que par le passé.

Vous dites que le massacre d’Ogossagou n’est pas une attaque sans précédent et qu’un tel drame était prévisible.

En effet. Si l’on s’en tient à l’année 2019, depuis l’attaque sur le village peul de Koulogon – qui avait fait 37 morts, le 1er janvier – et d’autres attaques de villages dogon dans cette région, on savait qu’il y aurait très certainement des représailles. Trois jours avant l’attaque, le groupe d’autodéfense dogon, Dan Nan Ambassagou, avait annoncé qu’il n’était plus tenu par le processus de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) et qu’il allait mener des patrouilles dans la région car, disait-il, au moment où il déposait les armes, d’autres milices continuaient d’opérer. Ce communiqué aurait dû être entendu comme une sorte d’alarme sonnée pour dire que le processus de DDR lancé par les autorités maliennes en janvier n’avait pas atteint ses objectifs et que les communautés sont toujours armées.

Pourquoi les forces armées maliennes et les casques bleus de la Mission des Nations unies au Mali (Minusma) n’arrivent-ils pas à endiguer la violence dans cette région ?

Les casques bleus ont des zones d’intervention bien délimitées. Il y a peu, la Minusma concentrait encore ses efforts sur le nord du pays, elle se doit donc de revoir son dispositif pour y intégrer une intervention dans le centre. Il faut ajouter à cela la difficile connaissance de l’environnement alors que nous sommes dans le cadre d’un conflit complexe, qui n’oppose pas des acteurs clairement identifiés. Par ailleurs, la question du mandat de cette force demeure : comment peut-elle intervenir dans ce cadre conflictuel alors qu’elle n’a pas pour mission d’imposer la paix ?

Concernant l’armée malienne, à Ogossagou, des soldats qui n’étaient qu’à 13 km des lieux du massacre auraient mis près de trois heures pour intervenir. Comment expliquez-vous les échecs répétés de l’armée ?

Cet échec explique très certainement le limogeage du chef d’état-mjor des armées et d’autres officiers. Au niveau de la prévention, les renseignements militaires semblent avoir été défaillants alors que, depuis plusieurs semaines, il y avait des « bruits de brousse » comme cette annonce de Dan Nan Ambassagou, qui estimait avoir le droit de reprendre les armes. Concernant l’attaque à proprement parler, il est clair qu’il y a eu des dysfonctionnements au niveau de l’armée malienne qui ont fait qu’elle n’a pas réagi promptement. Cela pourrait s’expliquer par l’éloignement des dispositifs militaires. Le camp de Sévaré est à environ 200 km des lieux du massacre.

Mais les attaques sont récurrentes et l’armée est très souvent pointée du doigt pour sa passivité, voire sa complicité avec certains groupes…

En effet, le mal est plus large. Il est révélateur des limites du dispositif de sécurité déployé aujourd’hui dans le centre du Mali. Il y a eu des tueries dans la zone de Koro, Koulogon, qui n’ont pas eu l’ampleur de celle d’Ogossagou, mais à chaque fois la réponse des forces de défense et de sécurité était tardive. Cela pose la question de la logistique de cette armée mais aussi du maillage sécuritaire mis en place dans ces localités.

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Une semaine avant le massacre d’Ogossagou, l’armée avait perdu plus de 20 soldats dans une attaque à Dioura. L’armée n’est-elle pas si faible que son principal objectif est de se protéger elle-même ?

L’armée malienne est une cible prioritaire, car elle est le premier symbole visible de l’Etat dans ces localités où l’insécurité est omniprésente. Cela la maintient dans un dispositif défensif, mais elle risque ainsi de tomber dans le piège auquel font face tous les autres acteurs présents : être statique face à une menace mobile. L’une des limites de la force de la Minusma est qu’elle se concentre davantage sur la sécurisation du personnel des Nations unies déployé dans le pays que sur la protection d’autres personnes.

Les autorités nationales ou locales ont-elles été complices de milices dans une logique de contre-insurrection contre les groupes djihadistes ?

Il est vrai que, par le passé, notamment durant la rébellion des années 1990, les pouvoirs publics maliens ont favorisé la mise en place de groupes d’autodéfense mais aujourd’hui il n’existe pas d’informations qui permettent clairement d’affirmer ou d’infirmer que les autorités ont été complices ou ont favorisé dans le centre du Mali de tels groupes.

Depuis 2015, la région est le théâtre d’attaques revendiquées par la Katiba Macina. Ce groupe djihadiste, dirigé par Amadou Koufa, dont la mort a été annoncée puis démentie, recrute essentiellement dans la communauté peule. Est-ce que dans l’esprit des autres communautés, les Peuls sont désormais associés aux djihadistes ?

Il faut d’emblée préciser que cette katiba n’est pas composée que de Peuls, même si ceux-ci sont majoritaires. Le discours d’Amadou Koufa a prospéré dans les localités du centre du pays, où les Peuls sont les plus nombreux, car il existait de nombreuses frustrations. Les populations avaient le sentiment que l’Etat n’était pas suffisamment présent et ne répondait pas aux besoins élémentaires. De nombreuses communautés ont adhéré à ce discours : on retrouve ainsi d’autres communautés que les Peuls dans la Katiba Macina. Encore une fois, je veux préciser que le problème ne tient pas à l’ethnie, il est beaucoup plus large, et je pense que parler d’un nettoyage ethnique visant les Peuls serait un raccourci.

L’« endogénéisation » de la base combattante de groupes comme la Katiba Macina peut être notée dans d’autres localités du pays où les populations ont le sentiment que l’Etat ne répond pas au besoin primaire de sécurité, mais aussi aux questions sociales comme l’éducation ou la santé. En ramenant le problème uniquement à sa dimension peule, on ne trouvera pas les bonnes réponses, car autant il y a des Peuls acteurs au sein de ce groupe armé, autant il y a des Peuls qui en sont victimes. Il faut rappeler que quand la Katiba Macina s’est implantée dans cette région, les premières cibles étaient surtout les leaders communautaires peuls. Il est également important de dire qu’il existe au sein de la communauté peule une séparation entre bergers et éleveurs. Les autres communautés s’estiment victimes des bergers peuls qu’elles accusent d’avoir intégré le groupe d’Amadou Koufa, mais les éleveurs peuls se considèrent eux aussi trahis par ces bergers qui ont emporté tous leurs troupeaux.

Que les Peuls soient aujourd’hui victimes d’attaques ciblées, se disent marginalisés et se retrouvent ainsi essentialisés, n’est-ce pas déjà une forme de victoire pour Amadou Koufa ?

Oui, absolument. Les groupes djihadistes ont une grande capacité à détecter rapidement les failles dans la gouvernance, à comprendre les frustrations des communautés, à identifier les clivages pour les opposer les unes aux autres et à retourner tous ces groupes contre l’Etat. De ce point de vue, c’est en effet une victoire des groupes qualifiés de terroristes et la bataille qui leur est livrée n’en est que plus insidieuse du fait qu’ils sont arrivés à rendre locales leurs bases combattantes.

Depuis ce dernier massacre, le gouvernement a annoncé la dissolution de la milice dogon Dan Nan Ambassagou. La mesure vous semble-t-elle de nature à apaiser la situation ?

La mesure ne pourra à elle seule apaiser la situation. Dan Nan Ambassagou n’est pas le seul groupe d’autodéfense dans la région. Il est important d’identifier tous les acteurs collectifs ou individuels qui sont armés pour permettre un processus de désarmement global. Cependant, on peut considérer que le retrait du récépissé de ce groupe en tant qu’association est un bon début, car il permet de poser les bases de son désarmement. Il faudra maintenant que soient menées sur le terrain des opérations qui soutiennent cette décision politique et que ces actions frappent tous les autres acteurs armés, car Dan Nan Ambassagou s’est armé parce qu’il estime faire face à une menace venant d’autres communautés.

Quel bilan peut-on faire du « Plan de sécurisation intégré » lancé début 2018 par le gouvernement malien dans le centre du pays ?

L’un des succès de ce plan est la tenue de l’élection présidentielle. Il a permis d’assurer un minimum de sécurisation du scrutin dans un certain nombre de localités où la sécurité posait problème depuis des années. Au-delà de ce succès, le plan avance difficilement. Celui-ci repose normalement sur plusieurs piliers : la sécurité, le développement et la communication. Pour l’heure, le seul pilier sur lequel on a investi est la sécurité avec la construction de postes de contrôle avancés. Les autres questions sont restées marginales, ce qui fait que ce plan ressemble à une programmation sécuritaire qui ne prend pas en compte toutes les dimensions de la crise dans le centre du Mali.

L’Etat malien a encore beaucoup de mal à se réimplanter dans le nord. Est-il en train de perdre le contrôle du centre du pays ?

La présence de l’Etat ne se pose pas seulement en termes de contrôle de territoire. Celle-ci doit se manifester à travers l’effectivité du rôle que l’Etat doit jouer dans les communautés. Depuis de nombreuses années, bien avant la crise, la présence de l’Etat était symbolique, elle ne se manifestait qu’à travers un bâtiment administratif et des représentants en parfait décalage avec les attentes des populations. L’Etat était là visiblement mais absent des problématiques que connaissaient les communautés. Si le retour de l’Etat doit se faire dans le même cadre, les mêmes causes provoqueront les mêmes effets et alors il ne sera pas exclu que d’autres localités, au-delà du nord ou du centre du pays, soient concernées par cette crise de gouvernance.

Pourquoi la France à travers les soldats de l’opération « Barkhane » refuse d’intervenir dans cette région du Mali alors que celle-ci est devenue l’épicentre des violences ?

Le prisme territorial de l’intervention de la force française n’est pas la seule limite que l’on pourrait formuler à l’endroit de l’opération Barkhane. L’intervention armée française est bâtie, comme ils le disent, pour combattre des groupes armés terroristes. Seulement, aujourd’hui, le rétablissement de la sécurité va au-delà de la lutte contre ces groupes armés terroristes. Il est possible que, dans le court terme, les succès militaires engrangés par les Français et les Maliens puissent permettre de pacifier a minima des localités mais, sur le moyen et long terme, tant que les facteurs sur lesquels émergent l’insécurité n’auront pas été résolus ces opérations ressembleront à des coups d’épée dans l’eau.

Ceci dit, la France est impliquée dans la résolution de cette crise et son intervention n’est pas construite que sur « Barkhane ». Il existe un programme dénommé Parsec (Programme d’appui au renforcement de la sécurité), mis en œuvre par l’Union européenne mais dont le principal opérateur est Expertise France, qui concerne le retour des services sécuritaires dans les localités qu’ils avaient abandonnées.

Que préconisez-vous pour permettre un retour au calme dans cette région ?

La première des choses à faire est de rétablir un minimum de confiance entre les acteurs présents dans ces localités. Aujourd’hui, l’attention est focalisée sur le désarmement, qui apparaît comme une bonne solution, mais qui à lui seul ne pourra permettre de pacifier la zone. Il existe une méfiance très soutenue entre les communautés et à l’intérieur de certaines communautés qu’il faut prendre en charge. Le rétablissement de la confiance ne pourra pas se faire qu’à travers un dialogue pour la réconciliation. Ce type de dialogue est bâti autour du prisme conflit inter ou intracommunautaire alors que ce conflit est bien plus complexe. La construction de la confiance entre les différents acteurs passe par des actions beaucoup plus ciblées. Parallèlement, il faut réinstaurer une utilité de l’Etat au sein de toutes ces communautés. C’est la présence d’un Etat utile qui permettrait au gouvernement de se positionner en tant qu’acteur qui va pouvoir travailler à la pacification de la zone.

Cyril Bensimon

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