Bouteflika de plus en plus isolé

Après le plus haut gradé de l’armée, d’autres fidèles ont continué de lâcher mercredi Abdelaziz Bouteflika, affaibli par la maladie et contesté par la rue, en tête desquels l’ex-premier ministre Ahmed Ouyahia, qui a réclamé la démission du président d’Algérie.

Cible depuis le 22 février d’une contestation sans précédent en deux décennies de pouvoir, née de sa candidature à un 5e mandat, M. Bouteflika est toujours en fonction et son sort n’est pas scellé. Il peut refuser de démissionner et le Conseil constitutionnel — dont le président est un autre proche du chef de l’État — est le seul à pouvoir enclencher la procédure prévue à l’article 102 de la Constitution, permettant d’écarter le président en cas de « maladie grave et durable ». Mais il semble de plus en plus isolé et privé de soutiens, face à une mobilisation populaire qui ne faiblit pas.

Mercredi, le coup est d’abord venu du Rassemblement national démocratique (RND) et de son secrétaire général, Ahmed Ouyahia, un fidèle qui fut trois fois premier ministre de M. Bouteflika et qui l’était encore il y a quelques semaines. C’est ensuite le patron de la centrale syndicale UGTA (Union nationale des travailleurs algériens), Abdelmadjid Sidi Saïd, jusqu’ici laudateur acharné de M. Bouteflika, qui a « salué » l’appel du chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, à écarter le président. L’armée « saura, en temps opportun, privilégier l’intérêt de la patrie sur tous les autres intérêts. Et quel intérêt serait au-dessus de celui de la nation ? » a néanmoins ajouté le général Gaïd Salah, manière sibylline d’accentuer la pression sur l’entourage du président.

Car le temps presse. S’il a renoncé à briguer un 5e mandat, M. Bouteflika a aussi reporté sine die la présidentielle, initialement prévue le 18 avril et désormais censée se tenir après une « Conférence nationale » chargée de réformer le pays et d’élaborer une nouvelle Constitution. Ce faisant, il a prolongé de fait son actuel mandat au-delà de son expiration constitutionnelle, le 28 avril, pour une durée indéterminée.

Dans les rues du centre d’Alger, où défilent chaque vendredi des cortèges gigantesques pour demander le départ de M. Bouteflika, de son entourage et du « système », les efforts de mise à l’écart du chef de l’État laissent largement circonspects.

Pourquoi lâcher Bouteflika ?

En fonction depuis près de 15 ans — un record à ce poste —, le général Ahmed Gaïd Salah doit à Abdelaziz Bouteflika d’être aujourd’hui un des hommes les plus puissants d’Algérie. Comme le reste du camp présidentiel, il a d’abord soutenu la candidature de M. Bouteflika à un 5e mandat et ses propositions pour tenter d’apaiser la contestation. Mais son soutien se faisait récemment moins appuyé.

« Il a considéré que son alliance avec le président de la République n’était plus viable » et l’a « sacrifié pour préserver le régime », estime Louisa Dris-Aït Hamadouche, enseignante en sciences politiques à l’Université Alger 3. « Constitutionnellement, le chef d’état-major n’est pas dans ses prérogatives quand il appelle à appliquer l’article 102 », souligne l’universitaire algérienne, qui voit dans son intervention « une symbolique très lourde […] de supériorité du militaire sur le politique ». Il ne s’agit en revanche aucunement d’un coup d’État militaire. L’armée est dans ses casernes, le général Gaïd Salah a invoqué la Constitution pour sortir de la crise et M. Bouteflika n’est pas démis de ses fonctions.

Mais M. Bouteflika est désormais sous pression. D’autant qu’il « est difficile de penser que le chef d’état-major ait lancé son appel sans avoir de garanties » du Conseil constitutionnel, selon Mme Dris-Aït Hamadouche. Il est possible, si ce n’est probable, que des négociations soient déjà engagées au sommet de l’État pour un départ du président Bouteflika sans un passage humiliant par une déclaration « d’empêchement » due à la maladie.

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