Démission du ministre norvégien de la justice après les fausses menaces de sa compagne

Des policiers devant la maison du ministre de la justice norvégien Tor Mikkel Wara à Oslo, le 14 mars.

Des policiers devant la maison du ministre de la justice norvégien Tor Mikkel Wara à Oslo, le 14 mars. NTB SCANPIX / REUTERS

Si l’affaire n’était pas aussi sérieuse, on aurait presque pu croire à un canular. Mais cette histoire abracadabrante ne soulève pas seulement la question des menaces à l’encontre de la liberté d’expression en Norvège. Elle révèle aussi la polarisation d’une société dans un pays où la droite conservatrice gouverne depuis 2013 avec le Parti du progrès (Fremskrittspartiet, FrP), une formation populiste anti-immigration, dont était issu le ministre de la justice, Tor Mikkel Wara, qui a démissionné dans l’après-midi du jeudi 28 mars.

Quelques heures plus tôt, les services de renseignements norvégiens ont publié un communiqué, stipulant que la compagne du ministre, Laila Bertheussen, avait perdu son statut de « victime » et qu’elle était désormais considérée comme une « suspecte » dans l’ensemble des enquêtes sur les tentatives d’intimidation à l’encontre de M. Wara. Elle est également soupçonnée d’être l’auteure d’une lettre de menaces, adressée à la ministre FrP de la sécurité publique, Ingvil Smines Tybring‐Gjedde.

L’affaire a éclaté le 14 mars. Laila Bertheussen est alors interpellée par les services de renseignements, qui la soupçonnent d’avoir mis le feu à la voiture du couple, devant le domicile familial, quatre jours plus tôt. Au moment des faits, M. Wara se trouvait à l’étranger.

L’incident suscite l’indignation de la classe politique norvégienne, d’autant qu’il est le cinquième d’une série qui a débuté le 6 décembre. Le coupable est tout trouvé : le théâtre Black Box à Oslo et la troupe qui vient d’y jouer, fin novembre, une pièce très controversée, intitulée Ways of seeing. L’œuvre se veut une réflexion sur la montée du racisme en Norvège et la responsabilité de certains acteurs en particuliers.

Pour les besoins de la mise en scène, les artistes ont filmé les façades des résidences de plusieurs personnalités, dont celles d’élus du FrP et du Parti conservateur, du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, de collaborateurs de sites d’extrême-droite… Parmi ces maisons, celles des ministres de la justice et de la sécurité publique.

Croix gammée à l’encre rouge

Fin novembre, Laila Bertheussen assiste au spectacle. « Elle est venue avec une copine et s’est mise à filmer la représentation et les spectateurs, raconte l’artiste franco-algérienne, Hanan Benammar. Ça faisait penser aux tactiques de l’extrême droite dans les manifestations. » Le théâtre lui demande de quitter les lieux, ce qu’elle fait au milieu de la pièce.

Dans une chronique publiée dans le journal Verdens Gang le 1er décembre, Laila Bertheussen relate l’épisode. Elle raconte aussi souffrir d’une « maladie des muscles et du squelette », avoir toujours « fui la vie publique » et s’être sentie « menacée » en apprenant qu’on avait filmé sa maison à son insu. « Ce n’est pas de l’art, s’insurge-t-elle. C’est une offense grossière et impitoyable. »

Cinq jours plus tard, le 6 décembre, le domicile du couple est vandalisé. Une croix gammée et le mot « raciste » – mal orthographié – sont tagués à l’encre rouge sur les murs de la maison du couple et sa voiture. Les policiers trouvent une ficelle dans le réservoir du véhicule, laissant penser que les malfaiteurs avaient l’intention d’y mettre le feu.

Laila Bertheussen porte plainte contre le théâtre qu’elle accuse d’être responsable des menaces pesant sur sa famille. L’affaire est d’abord classée sans suite, avant qu’une enquête soit ouverte à la demande du procureur général. Car les incidents persistent.

Des lettres de menaces

Mi-janvier, la scénariste Pia Maria Roll annonce que la pièce sera rejouée lors d’un festival en février. « Deux heures plus tard, la poubelle de Laila Bertheussen prenait feu, ce qui nous a paru assez suspect », assure Hanan Benammar. Surtout que les lettres de menaces, envoyées au couple et publiées sur un site d’extrême-droite, semblent tirées d’un mauvais film : « Elles étaient écrites avec des lettres coupées dans les journaux, toujours avec des erreurs étranges, comme lorsque raciste a été mal orthographié. Ca m’a immédiatement fait pensé auOmar m’a tuer », confie l’artiste.

Quand elle parle de ces quatre derniers mois, la jeune femme ne peut s’empêcher de rire, même si, dit-elle, cela n’a pas toujours été facile. « Nous avons fait l’objet de harcèlement. On nous a accusés d’être des menaces contre la démocratie, d’avoir encouragé des actes de terrorisme. Quand il a été établi que nous n’avions rien fait d’illégal, M. Wara a signé une tribune nous accusant de faillite morale. A Olso, les élus FrP ont essayé de suspendre toutes les subventions au théâtre. »

Des manifestations de soutien

Début décembre, sur sa page Facebook, le député Christian Tybring-Gjedde, époux de la ministre de la sécurité publique, s’insurge contre un théâtre qui « légitime la haine contre les Norvégiens à travers une pièce absurde financée par l’Etat » et s’en prend à l’actrice Sara Baban, arrivée comme réfugiée : « Ceux qui défendent la Norvège et mettent en garde contre le fascisme islamique sont forcés au silence au nom de la liberté artistique. C’est le remerciement que la Norvège obtient quand elle accueille des gens en fuite. »

La veille de l’interpellation de Laila Bertheussen, le 13 mars, la cheffe du gouvernement Erna Solberg accusait encore la compagnie de théâtre d’avoir contribué au climat délétère « qui fait que c’est de plus en plus difficile d’être politicien ». Priée depuis de présenter ses excuses, la première ministre est restée inflexible, le 27 mars, devant les députés : « Les artistes doivent avoir pleinement le droit et la liberté d’expression. Mais la liberté d’expression garantit de la même manière le droit de discuter des méthodes et choix artistiques. »

Samedi 23 mars, des manifestations de soutien au théâtre Black Box ont été organisées dans quatre villes du royaume. A Oslo, la présidente de l’Association des scénaristes norvégiens, Monica Boracco, a constaté qu’il était « de plus en plus difficile d’être artiste » en Norvège et s’est inquiétée de voir « des tentatives de plus en plus fréquentes pour limiter [la] liberté artistique ».

Laila Bertheussen, qui risque pour sa part une peine de prison si elle était condamnée, continue de nier, via son avocat.

Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède), correspondante régionale)

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